Sous le soleil inhabituellement brûlant de l’Irlande, une simple excursion à travers les campagnes de Tipperary finit par soulever une question plus profonde : pourquoi la pauvreté y paraît-elle si peu visible ? Services publics, prospérité agricole ou différence culturelle… la réponse ne tient peut-être pas seulement aux chiffres.
« Encore une journée torride ! »
Hier, l’un de nos voisins est arrivé en voiture, porteur d’une nouvelle alarmante. « Cette vague de chaleur n’est pas près de s’arrêter. Elle devrait durer toute la semaine prochaine. »
Nous nous sommes habitués à la vie en Irlande. Il y pleut presque toute l’année. Mais, pendant quelques semaines en été, le soleil se met à briller et les températures grimpent.
« Il n’y a rien de comparable à un été irlandais, nous a-t-il expliqué. Le temps peut être magnifique. Mais il fait parfois si chaud que l’on arrive à peine à travailler. »
Sur la plage, près d’Ardmore, il n’y a généralement pas âme qui vive. Pour y accéder, on emprunte une route à voie unique, bordée de mauvaises herbes et de fleurs sauvages qui jaillissent des deux côtés. Au bout se trouve un petit parking pouvant accueillir deux ou trois voitures, ainsi qu’un panneau mettant en garde contre les courants et rappelant de ne pas jeter ses déchets. Il y a même une caisse remplie de jouets pour enfants, que chacun peut emprunter à condition de les remettre ensuite à leur place.
Mais, le week-end dernier, les gens ont tenté d’échapper à la chaleur en se jetant à l’eau. La circulation était si dense que l’on aurait pu croire que Jésus en personne organisait des baptêmes par immersion dans les vagues.
Notre petit-fils qui vient de Floride nous a confié :
« L’eau était glaciale. Chez nous, personne ne se baignerait dans une eau pareille. Mais c’était formidable… très revigorant. »
Sur le continent, en revanche, la chaleur n’avait rien de revigorant. Elle était meurtrière. Le Japan Times rapporte :
« Les pays européens ont enregistré plus de 10 000 décès excédentaires au cours de la vague de chaleur record qui a frappé l’ouest du continent à la fin du mois de juin, selon des données officielles. L’immense majorité des victimes – plus de 9 000 – étaient âgées de 65 ans ou plus, d’après les chiffres publiés par EuroMOMO, un réseau soutenu par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies et par l’Organisation mondiale de la santé. »
Le plus fort de la canicule est désormais passé. Mais, à Paris, les températures dépassent encore les 32 °C.
De retour en Irlande, nous commencions à nous mettre au diapason de cette « vague de chaleur » locale. Nous autres humains sommes des créatures analogiques, pas numériques. On peut parler de « temps chaud » aussi bien sur les côtes finlandaises que dans la jungle amazonienne, mais cela ne désigne évidemment pas la même chose. Et chaque village a peut-être son idiot, mais celui de Chevy Chase peut être très différent de celui de West Baltimore.
Les idiots de Chevy Chase, banlieue huppée de Washington, aiment les chiffres – certains plus que d’autres. Ils les examinent et cherchent à qui attribuer la faute. La température est-elle supérieure d’un degré à celle d’autrefois ? Les Blancs gagnent-ils davantage que les Noirs ? Les hommes sont-ils mieux payés que les femmes ? Dès que les chiffres ne correspondent pas à ce qu’ils devraient être, les redresseurs de torts se mettent en quête de solutions.
Beaucoup d’entre eux pensent que la planète se réchauffe parce que nous consommons trop d’énergies fossiles. Al Jazeera écrit :
« Les scientifiques attribuent ces températures sans précédent au changement climatique causé par l’activité humaine, qui a réchauffé la planète d’environ 1,4 °C par rapport aux niveaux préindustriels, rendant les épisodes de chaleur extrême plus fréquents et plus intenses. Les recherches indiquent qu’une vague de chaleur d’une telle ampleur aurait été pratiquement impossible il y a 50 ans, et que des épisodes comparables survenus autrefois, notamment en 1976 ou en 2003, auraient été nettement moins chauds. »
Mais qui est responsable ? Le New York Post nous donne la réponse :
« Une élue parisienne a accusé les Américains et leur climatisation d’être en partie responsables de la vague de chaleur record qui a frappé l’Europe et entraîné plus de 1 300 décès excédentaires.
Alors que des touristes américains se moquaient de la France et de son manque de climatisation, en pleine période de températures avoisinant les 40 °C, Audrey Pulvar, adjointe à la maire de Paris chargée des relations internationales, a affirmé que les États-Unis portaient une part de responsabilité dans cette situation. »
Hier, la journée était trop belle pour que nous nous préoccupions de tout cela. Notre voisin nous a aimablement proposé de nous emmener visiter une école d’agriculture. Notre petit-fils envisage de devenir agriculteur, alors nous nous sommes dit que cette excursion pourrait l’aider à se décider.
Le trajet – plus de cinq heures au total – était splendide. Nous avons longé de paisibles rivières, franchi les montagnes de Knockmealdown et traversé les prairies et les terres agricoles du comté de Tipperary. Les paysages étaient exceptionnels.
« Vous auriez dû voir tout cela il y a deux semaines, nous a expliqué notre chauffeur alors que nous traversions le col. Ces rhododendrons – vous savez que c’est une espèce invasive – étaient tous en fleurs. C’était magnifique. »
Mais, alors que notre expédition touchait à sa fin, nous avons interrogé notre hôte :
« Attendez… où sont donc tous les pauvres ? Nous avons parcouru une sacrée distance, traversé de petites villes, monté et descendu des collines, emprunté des routes à voie unique. En Irlande, le salaire moyen n’est que d’environ 5 000 dollars par mois, contre plus de 6 000 dollars aux États-Unis. Beaucoup de gens doivent donc gagner nettement moins. Pourtant, comment se fait-il que nous n’ayons vu aucun signe de pauvreté ? Pas de voitures bonnes pour la casse. Pas de réfrigérateurs rouillés. Pas de maisons délabrées ni de terrains à l’abandon. Aucun déchet sur le bord des routes. Pas de maisons mal entretenues… ni même de jardins négligés. Comment l’expliquer ? »
« Ici, ce n’est pas le Mississippi, nous a-t-il répondu. Dans les régions agricoles, les gens vivent généralement bien. On peut rencontrer une certaine pauvreté dans les villes, mais rarement à la campagne. Et cela n’a rien à voir avec les États-Unis. Ici, en Irlande, les gens sont pris en charge. Nous n’avons pas un budget militaire colossal. L’argent de l’État est donc consacré aux services sociaux. Et la plupart d’entre nous font confiance au gouvernement pour utiliser intelligemment notre argent. »
L’explication était raisonnable, mais elle ne nous paraissait pas suffisante. Nous avons objecté :
« Aux États-Unis, le gouvernement fédéral pourrait dépenser autant d’argent qu’il le souhaite. Les gens continueraient à jeter leurs déchets par la fenêtre et à vivre dans des maisons délabrées. »
« C’est peut-être une différence culturelle, a poursuivi notre voisin. Nous aurions honte de laisser notre jardin se transformer en dépotoir. »
Au fond, tout est « culturel », n’est-ce pas ? Et tout est relatif. Tout dépend des lieux, des époques et des gens. Les rhododendrons ont fleuri le mois dernier, pas ce mois-ci. Ici, les habitants ramassent leurs déchets ; ils auraient honte de posséder un terrain jonché de détritus. Et, dans toute l’Irlande, les gens se plaignent de la chaleur alors que le thermomètre dépasse tout juste les 24 °C.
