La Chronique Agora

L’illusion des guerres maîtrisées

B&W Winston Churchill in parliament square and Big Ben

De la campagne de Gallipoli à la guerre en Irak, l’histoire regorge de conflits lancés au nom d’objectifs flous et sur la promesse d’une victoire rapide. Mais ces guerres, souvent mal comprises et mal préparées, finissent par s’enliser et produire l’inverse des résultats escomptés. Face à l’Iran, les États-Unis pourraient bien s’inscrire une fois de plus dans ce cycle historique.

« Ce n’est pas à Winston Churchill que nous avons affaire… » — Donald Trump, à propos du Premier ministre britannique Keir Starmer

L’histoire est une longue chronique de malheurs et d’absurdités. Les archives de l’Histoire en sont remplies. Les Croisades, le Grand Bond en avant, et maintenant Epic Fury. Chacun de ces épisodes est absurde à sa manière… mais tous ressemblent étrangement à ceux qui les ont précédés.

Alors aujourd’hui, à quoi comparer ce qu’il se passe au Moyen-Orient ?

La guerre contre l’Irak constitue assurément un précédent similaire. L’attaque avait été lancée sur une base d’accusations fallacieuses. Elle diabolisait le Grand Chef irakien. Et elle mobilisait une force écrasante contre un adversaire relativement faible et mal préparé.

George W. Bush avait pu proclamer « mission accomplie ». Mais quelle était cette mission ? Quoi qu’il en soit, la guerre contre le terrorisme a fini par coûter aux États-Unis jusqu’à 5 000 milliards de dollars, laissant encore de nombreux terroristes sur le terrain, tandis que le pouvoir politique en Irak et en Afghanistan est désormais largement revenu entre les mains de ceux qui leurs étaient hostiles.

Mais au moins, l’invasion de l’Irak respectait les apparences du droit international et veillait à ne pas aliéner le reste du monde.

L’équipe de Trump et ses alliés israéliens ne semblent pas s’être souciés de leurs partenaires. Ils ne les ont sollicités qu’après que la guerre a pris une tournure inquiétante. Toutes les invitations ont été refusées, laissant les deux attaquants isolés. Cette fois, ce sont les Iraniens qui ont mondialisé le conflit en fermant le détroit d’Ormuz.

Et tandis que les Irakiens avaient été clairement écrasés, les Iraniens restent debout. Pour eux, il s’agit d’une lutte pour leur survie. Les dirigeants américains n’y voient qu’une diversion, une « guerre de choix » dont ils peuvent se retirer dès que le président estime que le moment est venu.

Le problème, c’est qu’après avoir détruit les défenses conventionnelles de l’Iran, l’empire se retrouve désormais confronté à une guerre non conventionnelle, où ses avantages sont beaucoup moins évidents.

« Ce n’est pas à Winston Churchill que nous avons affaire », a déclaré Trump après que la Grande-Bretagne a montré sa réticence à entrer dans le conflit. Et Dieu merci.

La Première Guerre mondiale a été l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire. Personne n’avait grand-chose à y gagner. Presque tous les acteurs y ont perdu. Et aujourd’hui encore, si vous décidiez de visiter les cimetières de la Grande Guerre en Europe et de consacrer une minute à chaque tombe, 40 heures par semaine, 50 semaines par an… il vous faudrait 83 ans pour toutes les voir.

La guerre avait commencé depuis déjà six mois lorsque les soldats – en grande partie des « coloniaux » venus d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Irlande et d’Inde — ont débarqué sur la péninsule de Gallipoli. À ce stade, la décision la plus avisée pour la Grande-Bretagne aurait été de se retirer. Elle avait tout à perdre et rien à gagner. Et si elle l’avait fait à ce moment-là, elle aurait peut-être sauvé son empire et la livre sterling.

Mais l’histoire ne fonctionne pas ainsi. Une fois engagée dans la guerre, la Grande-Bretagne a estimé devoir la gagner. On décrit aujourd’hui ses soldats comme des « lions menés par des ânes ». Les lions mouraient, et les ânes braillaient pour la victoire.

Churchill, en tête de ces derniers, était alors Premier Lord de l’Amirauté. Il était convaincu que la clé de la victoire résidait dans le contrôle des Dardanelles. Le problème était similaire à celui auquel Trump est aujourd’hui confronté. La Grande-Bretagne s’était engagée dans une guerre qui ne la concernait pas vraiment. Et lorsque l’allié de l’Allemagne — l’Empire ottoman — a fermé le détroit vital reliant la mer Noire à la Méditerranée, Churchill pensait qu’il serait facile de le rouvrir. Ce n’étaient pas tant les flux de pétrole qui l’inquiétaient que le transit des denrées alimentaires. La Grande-Bretagne importait une grande partie de son blé, de sa viande et de son sucre. Les prix à la consommation augmentaient.

Mais les importateurs n’étaient pas les seuls à souffrir ; le tsar de Russie, allié de la Grande-Bretagne et de la France, dépendait des revenus d’exportation tirés de la vente de denrées alimentaires et de matières premières, dont une grande partie transitait par les Dardanelles.

La campagne a été un échec total. Les Ottomans contrôlaient les hauteurs et n’ont pas pu en être délogés. Ils étaient peut-être de médiocres tireurs et des soldats mal entraînés, mais ils ont infligé environ 250 000 pertes aux forces britanniques et françaises.

Les finances russes ont été gravement affaiblies, ce qui a contribué à la chute du régime tsariste. Mais pour la Grande-Bretagne, les pertes ont été tout aussi importantes. Les Turcs étaient perçus comme un peuple arriéré ne représentant aucune menace réelle pour les puissances européennes. Il s’est avéré qu’ils n’étaient pas si primitifs que cela. Et il est devenu évident que l’Empire britannique était en déclin. La campagne de Gallipoli a contribué à la chute de trois empires — la Russie tsariste, l’Empire ottoman et le Royaume-Uni.

Churchill l’avait présentée au Parlement comme une opération propre, chirurgicale, essentiellement navale, qui serait rapide, peu coûteuse et peu meurtrière.

Cela ne s’est pas passé ainsi. Cela se passe rarement ainsi.

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