Ressources minières, affaiblissement de l’Europe, renforcement du dollar : une éventuelle annexion du Groenland offrirait aux Etats-Unis un triple dividende stratégique. Un scénario jugé « impensable » en Europe, mais parfaitement cohérent au regard de l’histoire américaine.
Si le Texas était un pays à part entière, il devrait bientôt occuper le rang de huitième puissance mondiale (après les Etats-Unis, la Chine, l’Allemagne, l’Inde, la Californie – cinquième, au coude-à-coude avec le Japon, avec 4 100 Mds$ de PIB), reléguant la France à la neuvième place. Et ce, alors que le pétrole – sa principale richesse – est presque au plus bas depuis 3 ans.
C’est BFM Business qui a fait de ce déclassement de la France l’un des gros titres du week-end, la « une » restant l’annonce d’une hausse de 10 % des tarifs douaniers à l’encontre de sept pays de l’UE s’opposant à la prise de contrôle, ou au rachat, du Groenland par les Etats-Unis.
Voilà l’occasion de rappeler que le Texas – pas plus que le Groenland – ne faisait partie des Etats-Unis en 1845. A l’image du Groenland, le Texas naquit d’une volonté d’indépendance vis-à-vis du Mexique (lui-même devenu indépendant de l’Espagne en 1821).
Une indépendance chèrement acquise, à l’issue de plusieurs années de guerre (1836-1845), contre le pouvoir incarné par Antonio López de Santa Anna, installé à Mexico, et qui modifia la Constitution de façon à priver cette vaste province de son autonomie.
Trop fragile militairement pour résister à l’armée régulière obéissant à Mexico, le Texas sollicita l’aide des Etats-Unis : en retour, le président américain John Tyler signa – au bout de 4 ans de mandat – une loi d’annexion immédiate (le 3 mars 1845, le dernier jour de sa présidence). Les autorités du Texas approuvèrent au bout de quelques mois la tutelle américaine (et la fin de leur indépendance), à la suite d’un référendum validant la proposition américaine à une large majorité.
C’est cette annexion – et la défection volontaire des Texans, actée le 19 février 1846 – qui poussa Mexico à tenter de reprendre son ex-province par la force.
Mais le 2 février 1848, après deux années de guerre et une succession de sanglantes batailles perdues contre les « résistants » texans et les troupes américaines, le Mexique céda aux Etats-Unis presque un tiers de son territoire, abandonnant sa souveraineté (qui n’aura en fait duré que 25 ans en tant qu’Etat indépendant de l’Espagne) sur les Etats du Nouveau-Mexique, de l’Utah, du Nevada, de l’Arizona, de la Californie, du Texas et de l’ouest du Colorado.
Les Etats-Unis acceptèrent de verser à Mexico 15 millions de dollars-or, ainsi que la prise en charge des créances des citoyens de ces nouveaux territoires auprès des banques du Mexique originel. Vingt ans plus tard, les Etats-Unis rachetèrent l’Alaska à la Russie (le 20 mars 1867) pour la moitié du prix payé pour le tiers du territoire mexicain, sans connaître ses richesses pétrolières et aurifères.
L’exploitation du pétrole texan débuta 65 ans après l’annexion : le 10 janvier 1901, un forage pétrolier (à Spindletop Hill, près de la ville de Beaumont, au Texas) donna le coup d’envoi de la ruée vers le pétrole. Les collines texanes et du Nouveau-Mexique (bassin permien) commencèrent à se couvrir de derricks. Mais c’est l’accès à la mer, l’installation de raffineries sur les rives du golfe du Mexique (après la découverte de pétrole offshore) qui fit réellement décoller le Texas par rapport au Nouveau-Mexique.
C’est ainsi que le Texas devint en moins de 70 ans (vers 1915) l’Etat le plus riche des Etats-Unis, avant d’être détrôné par la Californie 70 ans plus tard.
Les Etats-Unis avaient annexé un Texas – pleinement consentant – et l’Alaska –, une région arctique dont la Russie ne savait que faire, avec déjà 80 % de son territoire inhabité, sans soupçonner leur richesse pétrolière.
L’idée de « s’emparer » du Groenland semble davantage motivée par la volonté de sécuriser d’importantes richesses minières que ni le Danemark ni l’Europe n’ont jamais cherché à valoriser. Je dis bien « l’Europe » au sens large.
Car le Groenland ne fait pas partie de l’UE : Ursula von der Leyen ne peut donc s’appuyer sur aucun fondement juridique pour interdire aux Etats-Unis d’engager des pourparlers de rachat avec le Danemark.
C’est un petit pays largement vassalisé par les Etats-Unis, et qui fut le premier à rallier la « coalition » en vue d’envahir l’Irak et d’en chasser le dictateur « terroriste »… tout en sachant pertinemment que ce n’était qu’un prétexte pour mettre la main sur le pétrole irakien.
Puis le Danemark accueillit sur son sol une antenne de la NSA – avec le soutien des services secrets danois – destinée à espionner les dirigeants de l’UE (de 2012 à 2014, lorsque le scandale fut révélé), via leur mise sur écoute à travers les câbles internet sous-marins aboutissant ou transitant par le Danemark (raccordés à la station d’écoute secrète de Sandagergård).
Les principales cibles furent Angela Merkel, des hommes politiques de premier plan de l’opposition allemande et des fonctionnaires de haut rang en Suède, en Norvège et en France (visant probablement François Hollande, sinon son entourage).
Au cours des années suivantes, Copenhague n’a eu de cesse d’acheter du matériel américain, et notamment, plus récemment, des F-35 à 120 M$ pièce. La livraison de 27 appareils supplémentaires (un contrat de 3,8 Mds$) est attendue au cours de l’année 2026.
Et le plus cocasse (ou le plus rageant aux yeux des Européens), c’est que plusieurs fonctions clés de ces avions fabriqués par Lockheed Martin (systèmes radars, commandes de tir via un casque de pilote bourré d’IA) dépendent de logiciels contrôlés par Washington, auxquels l’appareil doit se connecter régulièrement pour rester pleinement opérationnel. Tout est centralisé, et l’unique serveur qui fournit les mises à jour logicielles aux acquéreurs est situé au… Texas.
Voilà quel est le genre d’ »allié » qui appelle ses « partenaires » européens à mettre la pression sur Trump pour qu’il renonce à ses visées expansionnistes.
Et dans le même temps, Copenhague continue de clamer que la première menace planant sur le Groenland est la Russie, puis la Chine, reprenant presque mot pour mot le narratif de la Maison-Blanche, qui cite les « rapports » de la CIA concernant les « menaces » que représenteraient les navires russes.
Ils seraient prêts à faire le siège des côtes groenlandaises : une fable inventée de toutes pièces (comme les armes de destruction massive de Saddam), car Moscou sait parfaitement que le Groenland est intouchable puisqu’il fait partie de l’OTAN. Ce territoire compta d’ailleurs pas moins de 12 bases militaires américaines (radars et missiles) durant la guerre froide.
Et le Danemark n’éleva que de molles protestations contre cette présence devenue un peu trop envahissante et posant des problèmes environnementaux : c’est largement documenté.
Mark Carney, premier ministre canadien, rentré de Chine en fin de semaine dernière pour finaliser d’importants accords commerciaux – et notamment de fourniture pétrolière (de quoi compenser une éventuelle coupure d’approvisionnement depuis le Venezuela ?) – déclare que « si le Danemark invoque l’article 5 de l’OTAN pour se protéger d’une agression des Etats-Unis, alors Ottawa répondra présent et se rangera du côté du Danemark contre les Etats-Unis ».
Cette prise de position du premier ministre canadien, membre éminent du WEF, comme son prédécesseur Justin Trudeau et sa vice-première ministre, Chrystia Freeland, résonne comme une véritable déclaration de guerre des « globalistes » (alignés sur le « Deep State » américain) à l’encontre de la Maison-Blanche.
Les autres « globalistes » (Starmer, Macron, Merz, von der Leyen) annoncent de leur côté une « riposte vigoureuse » à la menace de Trump d’infliger 10 % de droits de douane dès le 1er février aux pays « qui mettent des bâtons dans les roues des Etats-Unis pour acquérir le Groenland ».
L’UE pourrait suspendre, ou carrément invalider, les récents accords commerciaux jugés très favorables aux multinationales américaines, qui vont bénéficier – notamment – de droits de douane et de taxations très allégées.
Trump pourrait riposter en réduisant les exportations de GNL à destination de l’UE (nos stocks sont justement au plus bas).
Il pourrait demander aux géants du numérique (Microsoft, Alphabet, Oracle, OpenAI, etc.) de restreindre l’accès aux data centers qui gèrent l’IA (depuis le sol américain), puis aux titans des paiements (Visa, Mastercard, Amex) d’augmenter les redevances.
Pour mémoire, toutes les transactions par carte sont automatiquement converties en dollars et relèvent, de ce fait, de la surveillance du DoJ. Autrement dit, en cas de taxation des GAFAM, Trump a les moyens de renvoyer l’Europe à l’âge de pierre numérique !
Et il n’est pas interdit de penser que Trump multiplie les provocations, de façon à ce que les Européens mettent à exécution leur menace de mettre fin à l’OTAN sous sa forme actuelle.
Les Etats-Unis feraient, a priori, d’une pierre deux coups : en agrandissant leur territoire de quatre fois la surface du Texas, et en cessant de consacrer des centaines de milliards de dollars par an à la défense de l’Europe, la laissant en assumer seule le coût faramineux… au moment où elle en a le moins les moyens financiers.
Elle serait contrainte d’emprunter massivement en euros (naturellement), ce qui serait une excellente nouvelle pour le dollar… et les métaux précieux !
D’une pierre trois coups, en définitive : qu’est-ce qui pourrait en dissuader Trump, vu sous ces trois angles ?
