La Chronique Agora

Le grand rétrécissement américain

declin-empire-americain

L’ONU veut en finir avec la vieille carte de Mercator, qui rapetisse l’Afrique et grossit artificiellement le Nord. Le symbole tombe à pic : pendant que la carte se corrige, le rapport de force mondial, lui aussi, est en train de changer — et l’Amérique paraît un peu moins grande qu’avant.

« Nous pourrions nous faire énormément de bien en cessant tout simplement de commercer avec certains pays. Nous perdons 195 milliards de dollars par an avec le Mexique. Ils n’ont rien dont nous ayons absolument besoin, je veux dire. Des tamales, des tomates, deux ou trois trucs. » — POTUS

L’ONU vient de voter pour agrandir l’Afrique.

The Guardian :

« Les Nations unies ont adopté une résolution visant à abandonner progressivement la traditionnelle projection de Mercator au profit d’une carte du monde représentant plus fidèlement la taille réelle de l’Afrique.

Lors du vote, 164 pays se sont prononcés en faveur de la résolution. Seuls les États-Unis ont voté contre, leur représentant jugeant le texte ‘superflu’. Six pays se sont abstenus. »

La carte du monde de Mercator avait pour ambition de représenter un globe rond en deux dimensions.

Pour y parvenir, elle conservait à peu près les proportions des terres situées près de l’équateur, mais étirait considérablement le Canada, le Groenland et la Russie, qui paraissaient ainsi beaucoup plus vastes qu’ils ne le sont réellement.

Les marins, eux, connaissaient l’astuce. Et ils s’en servaient pour arriver aux Bermudes plutôt qu’à Boston.

La nouvelle carte est plus « réaliste ».

Le Groenland n’y prétend plus avoir la même taille que l’Afrique.

Mais le monde n’est pas extensible à l’infini. Donc, si l’Afrique paraît plus grande, le reste du monde doit, relativement, paraître plus petit.

Même les États-Unis, confortablement installés entre les tamales mexicains et le sirop d’érable des Canadiens, s’en trouvent quelque peu rapetissés.

Et c’est, selon nous, la tendance géopolitique la plus importante de notre époque : le dégonflement de l’empire-bulle américain.

Les historiens sont toujours à la recherche de charnières, de points de bascule où les tendances changent et où de nouvelles portes s’ouvrent.

Helena Cobban pense avoir entendu grincer l’une de ces charnières la semaine dernière, du côté de Bichkek, au Kirghizstan :

« Le président iranien Masoud Pezeshkian rencontrait les présidents chinois, russe et indien, ainsi que les chefs d’État et de gouvernement de six autres pays asiatiques, à l’occasion du 25e anniversaire de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). »

Pendant que les États-Unis tentaient de préserver l’ancien monde — celui d’une Amérique démesurément grande —, un nouvel ordre était en train de naître de l’autre côté de la planète.

Tout le monde était là.

Les dirigeants des plus grands pays de la planète, couvrant un espace allant des steppes d’Europe orientale à la mer du Japon, et de l’Arctique jusqu’à Ceylan.

Que mijotaient-ils ?

Le président Xi :

« L’hégémonisme, l’unilatéralisme et le protectionnisme reviennent en force, à rebours du sens de l’Histoire. Pourtant, l’immense majorité des pays du monde ne veut ni politique de puissance, ni conflit, ni confrontation, ni isolement, ni repli. Ce qu’ils veulent, au contraire, c’est prendre leur place sur la scène mondiale grâce au développement national et à la coopération internationale. Ces dernières années, l’essor du Sud global a profondément modifié l’équilibre international des puissances. La tendance vers un monde multipolaire est irréversible… »

C’était une autre manière de dire que l’époque où l’Amérique était le seul grand patron de la planète touche à sa fin.

Les pays de l’OCS représentent une population bien plus importante et un territoire beaucoup plus vaste que les États-Unis et l’OTAN réunis.

Est-ce une bonne chose ?

Une mauvaise ?

Qui sait ?

Mais la carte change… et l’empire-bulle continue de rétrécir.

London Daily :

« Après 108 ans, Moody’s abaisse la note de crédit des États-Unis

Moody’s a abaissé la note souveraine des États-Unis du niveau maximal AAA à Aa1, un cran en dessous. L’agence invoque notamment la faiblesse de la gestion budgétaire à Washington, l’ampleur des déficits et la forte hausse des intérêts versés sur une dette nationale qui atteint environ 36 000 milliards de dollars. Pour la première fois de leur histoire, les États-Unis ne bénéficient plus de la meilleure note auprès des trois grandes agences, Fitch et S&P ayant déjà procédé à des dégradations auparavant. »

On annonce le déclin des États-Unis depuis que John Hancock a signé la Déclaration d’indépendance.

Ces « déclinistes » se sont trompés si longtemps que de nombreux historiens ricanent encore lorsqu’ils les voient apparaître.

Charles Krauthammer avait un jour ironisé sur ce fameux « déclin » en écrivant que, si Rome avait décliné à ce rythme, « vous liriez encore cette chronique en latin ».

Mais Krauthammer soutenait aussi la guerre en Irak — peut-être la charnière la plus bruyante de tout cet orchestre grinçant.

Puis il est mort en 2018… avant que les bruits du déclin ne deviennent assourdissants.

Aucun autre pays n’a jamais quadrillé la planète comme les États-Unis, avec quelque 750 bases militaires à l’étranger.

Aucun n’a jamais consacré autant d’argent à la puissance militaire, avec un budget aujourd’hui supérieur à 1 000 milliards de dollars, appelé à grimper à 1 500 milliards l’an prochain.

Aucun n’a dominé aussi largement l’économie et la finance mondiales que les États-Unis de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Et aucun n’a autant exporté son propre rêve : films, livres, idées, langue, mode… Tout y est passé.

L’empire s’est d’abord construit grâce à un commerce, des investissements et un travail pour l’essentiel honnêtes.

Puis il s’est étendu, démesurément, grâce au crédit de la bulle… alimenté par de faux dollars prêtés à de faux taux.

Après l’introduction de cette monnaie « factice » en 1971, la bulle n’a cessé de gonfler alors que, dans le même temps, pratiquement tous les indicateurs d’une société libre et prospère se mettaient à décliner.

L’âge d’or de l’Amérique appartient peut-être déjà au passé.

La bulle se dégonfle.

Et la puissance militaire américaine ne peut pas colmater les fuites.

Elle peut bombarder.

Elle peut tuer.

Mais elle ne peut pas forcer les autres pays à se soumettre à sa volonté.

Ses bases avancées… et ses gigantesques porte-avions hérités de la Seconde Guerre mondiale sont devenus des vulnérabilités — autant de cibles offertes aux forces locales.

L’empire devient moins solvable… et ses rivaux se réunissent dans des endroits dont nous n’avions parfois jamais entendu parler pour préparer l’après.

Même la carte du monde semble désormais se retourner contre lui.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile