On nous avait annoncé une inflation maîtrisée et une économie française qui résistait. Les dernières données racontent désormais une tout autre histoire : la croissance s’est pratiquement arrêtée, les taux français retrouvent des niveaux oubliés depuis 2008 et le chômage repart à la hausse. Pendant ce temps, les marchés financiers continuent de résister. Mais pour combien de temps encore ?
Il y a une phrase que j’aime particulièrement : la vérité finit toujours par l’emporter.
En économie, cela peut prendre quelques semaines ou quelques mois. Les statistiques sont révisées, les responsables politiques présentent naturellement les chiffres sous leur meilleur jour et les marchés eux-mêmes peuvent choisir d’ignorer certains signaux pendant un certain temps. Mais, tôt ou tard, la réalité finit toujours par reprendre ses droits.
Et c’est précisément ce qui est en train de se produire en France.
Il y a encore quelques semaines, on nous expliquait que l’inflation était désormais maîtrisée, que la croissance française résistait mieux que prévu et que notre dette continuait de trouver preneur sans difficulté. Mais les dernières données viennent sérieusement remettre en cause ce tableau rassurant.
L’inflation n’a jamais vraiment disparu
Commençons par les prix, car c’est sans doute là que le décalage entre les discours et la réalité quotidienne des Français est le plus évident.
Après une courte accalmie, l’inflation repart à la hausse. Selon les données harmonisées européennes, elle atteint désormais 2,7 % sur un an en France, et la tendance des derniers mois n’a rien de rassurant. Surtout, ce chiffre moyen ne dit qu’une partie de ce que vivent réellement les ménages.
Depuis janvier 2021, les prix de l’alimentation ont augmenté d’environ 25 %, tandis que ceux de l’énergie affichent une hausse proche de 60 %. Autrement dit, des dépenses auxquelles personne ne peut véritablement échapper ont progressé dans des proportions très supérieures aux revenus de la grande majorité des Français.
Combien de ménages ont vu leur salaire augmenter de 25 % depuis 2021 ? Et combien ont bénéficié d’une augmentation de 60 % ? Très peu, évidemment.
Voilà pourquoi le ralentissement temporaire de l’inflation n’a jamais vraiment été ressenti comme une amélioration du pouvoir d’achat. Lorsque les prix ont augmenté de 20 %, 30 % ou 50 %, une inflation qui ralentit signifie simplement qu’ils continuent à augmenter moins vite. Ils ne reviennent pas à leur niveau précédent.
Et surtout, le risque est désormais de les voir accélérer de nouveau.
Le pétrole, qui avait nettement reflué au début de l’été, est reparti à la hausse. Le baril de Brent était tombé autour de 79 dollars au début du mois d’août ; il évolue désormais au-dessus de 92 dollars. Dans le même temps, l’indice CRB, qui retrace l’évolution d’un large panier de matières premières, affiche une progression de près de 41 % depuis la fin de 2025.
Il ne s’agit donc plus seulement d’une tension ponctuelle sur le pétrole. L’ensemble des matières premières recommence à exercer une pression sur les coûts de production, qui finira inévitablement par se transmettre, au moins en partie, aux consommateurs.
Si cette dynamique se prolonge, une inflation française comprise entre 3,5 % et 4 % dans les prochains mois devient malheureusement tout à fait envisageable.
Et c’est là que les difficultés commencent vraiment.
La croissance française a disparu au fil des révisions
Pendant que l’inflation remonte, la croissance s’effondre.
C’est probablement l’un des éléments les plus frappants des dernières statistiques publiées. Pour le premier trimestre 2026, l’INSEE avait initialement annoncé une croissance proche de zéro. Puis les révisions se sont succédé – toujours dans le même sens – jusqu’à aboutir à une baisse du PIB d’environ 0,2 %.
Le phénomène est encore plus révélateur au deuxième trimestre. La première estimation faisait état d’une croissance de 0,2 %, chiffre qui avait immédiatement été présenté comme la preuve de la résistance de l’économie française. Quelques semaines plus tard, cette hausse a pratiquement disparu : elle n’est plus que de 0,03 %.
Autrement dit, une stagnation.
Sur l’ensemble du premier semestre 2026, le PIB français recule donc légèrement. Mais la situation apparaît encore plus préoccupante lorsque l’on regarde ce qui se cache derrière ce chiffre.
L’investissement total baisse, tout comme celui des entreprises. L’investissement des ménages dans le logement recule également et – plus étonnant encore – l’investissement public diminue lui aussi, alors même que les dépenses publiques de fonctionnement continuent de progresser.
C’est précisément l’inverse de ce qu’il faudrait faire.
Car l’investissement d’aujourd’hui prépare la croissance de demain. Lorsqu’une entreprise cesse d’investir, elle finit par moins embaucher et par produire moins. Lorsqu’un ménage renonce à acheter ou à construire un logement, toute une chaîne d’activité est touchée. Quant à l’État, il devrait précisément profiter de sa capacité d’action pour préserver les investissements qui améliorent durablement la compétitivité du pays, plutôt que de continuer à augmenter ses dépenses courantes.
Hors variation des stocks, la contraction de l’activité française serait d’ailleurs encore plus marquée, autour de 0,4 % sur le premier semestre.
Dans ces conditions, parler simplement de ralentissement devient difficile. Nous sommes désormais aux portes de la récession et, si le troisième trimestre confirme la tendance annoncée par les indicateurs avancés, il faudra bien finir par appeler les choses par leur nom.
Les taux d’intérêt disent déjà ce que les statistiques hésitent encore à reconnaître
Il existe néanmoins un endroit où la réalité économique finit toujours par apparaître très rapidement : le marché obligataire.
Et son verdict à l’égard de la France est de plus en plus sévère.
Le taux des obligations françaises à dix ans a dépassé 4,2 %, un niveau qui n’avait plus été observé depuis novembre 2008. Sur les échéances à trente ans, nous sommes désormais pratiquement à 5 %, là encore sur des niveaux inconnus depuis la grande crise financière.
Il faut mesurer ce que cela signifie.
La France doit refinancer en permanence une dette publique gigantesque. Plus les taux d’intérêt augmentent, plus les nouvelles émissions coûtent cher et plus le renouvellement des anciennes obligations vient gonfler la charge de la dette. Celle-ci devrait déjà atteindre au moins 77 milliards d’euros cette année, et la tendance actuelle laisse peu de raisons d’espérer une amélioration rapide.
Surtout, la hiérarchie européenne a profondément changé.
La France emprunte désormais à des taux comparables, voire légèrement supérieurs, à ceux de l’Italie. L’écart avec l’Allemagne reste proche de 87 points de base, autour de ses plus hauts niveaux depuis la crise de la zone euro.
Les marchés nous adressent donc un message très clair : la dette française n’est plus considérée comme aussi sûre qu’autrefois.
Cela rend d’autant plus surprenante la décision de Fitch de maintenir la notation française avec une perspective stable. Comment peut-on considérer les perspectives comme « stables « , alors que la croissance disparaît, que le déficit reste massif, que la dette publique augmente et que le coût de son financement atteint des niveaux oubliés depuis près de vingt ans ?
Les agences de notation nous avaient déjà habitués à ce type de retard. Quelques semaines encore avant l’explosion de la crise des subprimes, certains actifs extrêmement risqués bénéficiaient toujours des meilleures notes possibles.
Une fois encore, il semble donc que le marché ait compris la situation avant elles.
Pourquoi les Bourses refusent-elles encore de regarder la réalité ?
Reste alors un paradoxe : si la situation économique devient aussi fragile, pourquoi les marchés boursiers résistent-ils aussi bien ?
Aux États-Unis, le S&P 500 et le Nasdaq évoluent toujours à proximité de leurs sommets. Les résultats de certaines grandes entreprises technologiques restent exceptionnels et continuent d’alimenter les flux vers les actions. Les capitaux sont abondants et, tant que les profits tiennent, les investisseurs trouvent encore de bonnes raisons de rester présents.
Le CAC 40 se montre en revanche beaucoup moins dynamique. Depuis 2022, sa hausse atteint environ 46,5 %, contre plus de 114 % pour le S&P 500 et environ 158 % pour le Nasdaq.
Certes, les grandes entreprises françaises réalisent environ 80 % de leurs bénéfices à l’étranger, ce qui les protège en partie contre la dégradation de la conjoncture nationale. Mais il ne faut pas croire qu’elles pourront éternellement y échapper. Si la crise française s’amplifie, les conséquences finiront nécessairement par se faire sentir.
D’autant que les risques ne manquent pas : croissance mondiale affaiblie, remontée du pétrole, inflation persistante, maintien de taux d’intérêt élevés, explosion des dettes publiques, tensions commerciales, risques bancaires et incertitudes géopolitiques.
À tout cela vient désormais s’ajouter un risque propre à la France, celui d’une crise budgétaire et politique suffisamment grave pour contaminer le reste de la zone euro.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut sortir durablement des marchés actions. À long terme, ils restent incontournables et bien plus intéressants que de nombreux placements sans risque. Mais, à court et moyen terme, la prudence s’impose car la volatilité pourrait devenir beaucoup plus forte, notamment à la baisse.
L’or reste une assurance
C’est également pour cette raison que je continue de recommander de conserver une partie de son patrimoine en or.
Après avoir dépassé les 5 000 dollars l’once en début d’année, le métal jaune avait fortement corrigé jusqu’à repasser sous les 4 000 dollars. À ces niveaux, il redevenait selon moi intéressant à l’achat, et il a depuis nettement rebondi.
Bien entendu, l’or restera volatil. Mais les raisons fondamentales d’en détenir n’ont pas disparu : multiplication des risques géopolitiques, fragilité financière, explosion des dettes publiques et perte progressive de confiance dans les monnaies.
Je continue donc de considérer qu’une allocation de l’ordre de 10 % à 15 % d’un portefeuille constitue une protection raisonnable, une sorte de poire pour la soif face aux accidents économiques ou financiers que personne ne peut prévoir précisément.
Car c’est finalement la grande leçon de cette rentrée.
On peut réviser les statistiques, minimiser pendant quelque temps la hausse des prix ou maintenir une notation souveraine qui ne correspond plus vraiment à ce que disent les marchés. On peut également espérer que la Bourse continuera d’ignorer les mauvaises nouvelles.
Mais on ne peut pas durablement empêcher les réalités économiques de s’imposer.
Napoléon Bonaparte disait : « Le mensonge passe, la vérité reste. »
En cette rentrée 2026, la France est malheureusement en train d’en faire l’expérience.
