Derrière l’agressivité de la politique étrangère de Donald Trump se cache moins une rupture qu’un aveu de faiblesse. En cherchant à préserver l’hégémonie du dollar et l’accès aux ressources stratégiques par la force, les Etats-Unis tentent de retarder le déclin d’un empire fondé sur un capitalisme sans limite, désormais contesté à l’échelle mondiale.
La politique étrangère de Donald Trump ne constitue pas une rupture avec celle de ses prédécesseurs. Depuis plus d’un demi-siècle, les Etats-Unis sont guidés par une volonté constante : mettre au pas les pays qui s’opposeraient à leur idéologie et au règne de l’hégémonie du dollar. Elle se distingue toutefois par une brutalité accrue et par un mépris assumé pour leurs alliés. L’invasion du Venezuela et les menaces proférées contre le Groenland en témoignent, au même titre que l’ensemble des guerres menées par les Etats-Unis l’an dernier. Ce recours croissant à la force ne fait, au fond, que traduire le déclin imminent de l’Empire américain. Il répond pourtant à un principe qui le dépasse : la puissance américaine repose sur un capitalisme qui, par nature, ne connaît aucune limite.
Rappelons-le : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, grâce à la détention de la plus grande armée du monde, à la maîtrise de l’arme nucléaire et aux réserves d’or les plus importantes, les Etats-Unis ont aisément imposé leur modèle au reste de la planète. Les accords de Bretton Woods, adoptés en 1944, ont consacré l’hégémonie du dollar et l’établissement des échanges internationaux en monnaie américaine, notamment pour l’essentiel des matières premières, dont le pétrole à partir de 1974.
Quelques années plus tôt, en 1971, les Etats-Unis avaient entériné la fin de l’étalon-or, permettant au dollar — et, par extension, à toutes les monnaies — d’être créés en quantité illimitée, sans reposer sur aucune contrainte physique. Nous sommes alors entrés dans une ère, pensée par les Etats-Unis, où la création de dettes à l’échelle mondiale n’aurait de fin qu’au moment d’un effondrement financier global, que nous n’avons pas encore connu.
Le dollar étant devenu la monnaie dominante, toute puissance étrangère s’est depuis trouvée contrainte de se soumettre à la loi de l’Empire américain. Les pays de l’OPEP dans un premier temps, puis l’ensemble du monde, ont accepté de recycler leurs excédents pétroliers et d’acheter des matières premières en acquérant des titres du Trésor américain, sous la menace qu’un refus serait considéré comme un acte de guerre par les Etats-Unis. D’autant que l’énergie constitue le socle de toute économie, tant pour satisfaire les besoins nationaux que locaux.
Cette stratégie a toutefois révélé ses limites au fil des décennies. A mesure que les Etats-Unis ont multiplié les conflits armés pour imposer ce système à l’ensemble du monde, un nombre croissant de puissances et de blocs se sont constitués pour faire front à cette hégémonie et s’éloigner de la monnaie américaine. Les politiques de dédollarisation se sont ainsi succédé, conjointement à l’utilisation d’autres devises et à l’augmentation des réserves d’or — métal aujourd’hui détenu en plus grande quantité par les banques centrales que le dollar, notamment dans les pays émergents, en raison de son rôle de valeur refuge en période de crise.
Au Venezuela, l’administration Trump tente donc de prolonger une doctrine américaine vieille de plus d’un demi-siècle et de résister au déclin de plus en plus manifeste du pays. Ce faisant, elle s’oppose également aux puissances rivales russe et chinoise, très présentes dans la région. Depuis plusieurs années, le Venezuela apparaît comme un ennemi stratégique pour les Etats-Unis. En 2018, le président Maduro avait commencé à échanger le pétrole du pays en yuan, tout en acceptant l’euro et le rouble, au détriment du dollar. Mais surtout, le Venezuela détient les plus grandes réserves de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite, avec près de 300 milliards de barils, soit environ 20 % des réserves mondiales. Pour assurer la pérennité de l’hégémonie financière américaine, l’accès au pétrole vénézuélien apparaît donc comme une nécessité aux yeux de Donald Trump. Le pétrole représente encore plus de 30 % du mix énergétique mondial et demeure indispensable au fonctionnement des usines, au chauffage des logements, à la production de plastiques et à l’alimentation des transports — autant de besoins essentiels à la réindustrialisation souhaitée par le président américain. Le Venezuela a par ailleurs commencé à recourir à de nouveaux canaux de paiement permettant de contourner le système occidental SWIFT. Enfin, sa demande d’adhésion aux BRICS, première alliance mondiale ouvertement opposée à la puissance américaine, a également été perçue par Washington comme une menace directe pour son hégémonie.
Mais le sens de cette invasion s’inscrit aussi, plus largement, dans la volonté américaine de réduire son déficit et sa dette. Alors que la dette publique des Etats-Unis croît à un rythme historique, le pays trouve de moins en moins de financeurs étrangers, accélérant le spectre d’une crise de confiance dans le dollar. Les Etats-Unis sont ainsi menacés d’un effondrement financier imminent et, pour en retarder l’échéance, l’administration Trump cherche de nouvelles sources de revenus en dehors de ses frontières, au prix d’un impérialisme croissant. L’an dernier, les Etats-Unis ont bombardé sept pays, soit davantage en une seule année que l’administration Biden sur l’ensemble de son mandat de quatre ans.
Donald Trump ne compte pas s’arrêter là. Dans la foulée de cette invasion, les Etats-Unis entendent conserver leur emprise historique sur l’Amérique latine, région riche en matières premières et en terres rares. Hier au nom de la lutte contre le communisme, aujourd’hui sous couvert de combat contre le narcotrafic, Washington ambitionne désormais de mettre la main sur la Colombie, le Mexique et Cuba. Ces pays ont déjà fait l’objet de menaces militaires, mais aussi de mesures directes telles que le retrait de visas à leurs dirigeants, des sanctions économiques et des pressions politiques. L’objectif demeure inchangé : prendre le contrôle de leurs ressources afin de soutenir l’économie américaine et de contenir l’influence de puissances concurrentes susceptibles de remettre en cause son hégémonie.
Le cas du Groenland s’inscrit dans cette même logique. Donald Trump a affirmé que les Etats-Unis avaient un besoin stratégique d’envahir la région au nom de leur « sécurité nationale », allant jusqu’à évoquer le fait qu’il n’aurait pas obtenu le prix Nobel de la paix. Un double discours destiné à masquer l’intérêt réel de Washington pour les sous-sols groenlandais, riches en minerais critiques — cuivre, lithium, zinc — tous essentiels aux nouvelles technologies et aux relais de croissance futurs. Par ailleurs, le Groenland constitue, à l’instar de l’Amérique latine, un point névralgique pour freiner le développement de nouvelles routes maritimes par la Russie et la Chine, et pour contrôler l’accès à l’Arctique. L’Empire américain se dit ainsi prêt, en tant que première puissance de l’OTAN, à se confronter à d’autres membres de l’Alliance atlantique, dont le Danemark, pourtant l’un de ses alliés historiques.
L’hégémonie américaine, comme toute hégémonie, repose sur un profond déséquilibre. Or rien de fondé sur l’injustice n’est appelé à durer. La force, privée de justice, devient tyrannie. A travers cet usage répété de la coercition, les Etats-Unis ne font qu’avouer leur faiblesse et se condamnent à produire l’effet inverse de celui recherché. Qui souhaiterait s’allier à un pays qui s’oppose à ses propres partenaires et ne respecte que ses propres règles ? Le refus affiché de se conformer au droit international et les menaces répétées à l’encontre de pays alliés, comme dans le cas du Groenland, incitent désormais une part croissante du monde à s’éloigner des Etats-Unis. Les Etats européens, pourtant d’anciens vassaux historiques de l’Empire américain, se sont montrés ouvertement hostiles à l’invasion du Groenland : neuf d’entre eux ont annoncé l’envoi de personnel militaire sur l’île. Le Canada, de son côté, longtemps aligné sur l’agenda américain, a récemment déclaré, dans le cadre de son rapprochement avec la Chine, être en mesure d’entrer en guerre avec les Etats-Unis.
L’histoire s’accélère. Elle efface ce qui repose sur l’injustice et ouvre la voie à de profondes transformations. C’est dans des périodes critiques comme celle que nous traversons, en fin de cycle, que les décisions prises façonnent les décennies à venir. Le rapprochement entre la Chine et le Canada constitue à ce titre un événement majeur. Il accélère la multipolarisation du monde et rappelle la place croissante occupée par les pays du Sud sur la scène internationale. Il donne également le sentiment qu’un nouvel ordre mondial est en gestation et pourrait bientôt se matérialiser. Il marquerait alors la fin de la toute-puissance américaine et de son grand impérialisme, mais surtout la naissance d’une nouvelle ère.
