La Chronique Agora

C’est la faute à la finance !

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Beaucoup d’économistes accusent la financiarisation de causer les problèmes actuels du système. C’est oublier que le capitalisme a d’autres faiblesses…

La théorie de l’accumulation du capital de Marx considère que le profit ne peut provenir d’autres sources que de l’exploitation du travail, et c’est mon hypothèse de réflexion.

La finance n’est pas intrinsèquement parasitaire : elle rend un service et facilite, catalyse le fonctionnement de l’économie productive – mais elle ne crée pas de vraie richesse, elle pompe sur la plus-value générée ailleurs, dans la sphère réelle.

Que le bénéfice apparaisse là ne signifie pas qu’il ait été généré à cet endroit… mais c’est vrai que dans une économie monétaire, le fétiche-argent dissimule les phénomènes réels. Le produit de l’exploitation des pays émergents apparaît dans les comptes d’Amazon, par exemple, ou dans ceux de Walmart ou Apple.

Il ne faut pas confondre ce qui apparaît, le mode d’apparaître, avec les mécanismes réels.

Au niveau des apparences, tout se passe comme si la finance était le nouvel exploiteur dominant ; comme si la finance était désormais le véritable ennemi ; comme si l’instabilité et la nature spéculative du capital financier étaient les véritables causes des crises du système.

C’est faux : ce qui cause les difficultés du système, c’est la baisse de la rentabilité de la production de choses et de services, comme le soutient la loi de rentabilité de Marx. On ne le voit pas directement, on le reconstitue par l’intelligence, le raisonnement et la rigueur logique.

Manque de profits

Le monde manque de profits au niveau de la production réelle. C’est pour cela que l’on pèse sur les salaires, que l’on remplace les hommes par les machines et robots, que l’on délocalise et cherche à tout prix la rente, que l’on rogne sur les salaires différés comme les retraites et la santé.

Le manque de profits se manifeste par son contraire : la nécessité de le restaurer, de surexploiter et de baisser les coûts. Il se manifeste par la recherche des banques centrales, recherche qui consiste à vouloir créer de l’inflation des prix tout en empêchant la hausse des salaires. Cela s’appelle chercher la baisse du pouvoir d’achat réel des salaires.

Au niveau des apparences, tout se passe comme si le capital-argent devenait totalement indépendant du capital productif, car il peut directement exploiter le travail par l’usure, et il remodèle les autres fractions du capital selon ses prérogatives. Les profits financiers ne sont pas une subdivision de la plus-value la finance est autonomisée.

Vue sous cet angle, la financiarisation est un thème post-keynésien qui nie la validité des thèses de Marx sur l’exploitation afin de pouvoir escamoter la nature profonde du capitalisme.

La séparation des classes capitalistes en deux groupes distincts, les financiers et les producteurs, permet de contester la finance tout en ne contestant pas le capitalisme. On conteste la spéculation sur l’esclavage mais pas l’esclavage, dirais-je pour caricaturer.

Il y a les bons capitalistes qui sont les producteurs et les mauvais capitalistes parasites qui sont les financiers et usuriers.

Quelle légitimité pour quel capitalisme ?

Je peux donner l’impression de recourir moi aussi à cette distinction entre bons capitalistes producteurs et mauvais capitalistes financiers – mais c’est là encore par facilité, pour l’exposé et pour introduire une notion politique ou morale.

Objectivement, scientifiquement, il n’y a qu’une classe de capitalistes : ceux qui ont le droit de prélever sans produire.

Cette distinction que j’utilise – abusivement – me sert pour faire passer une idée : la légitimité du capitalisme de la production est plus grande que la légitimité du capitalisme financier. Le producteur est certes un exploiteur, mais l’intérêt général s’y retrouve assez bien.

Le capitalisme est bon producteur de richesses et de progrès quand il ne devient pas pervers. Le capitalisme financier lui, est devenu pervers.

Les post-keynésiens qui autonomisent la sphère financière sont généralement des sociaux-démocrates qui élaborent des rideaux de fumée pour faire durer le système en l’opacifiant.

Ce choix les conduit à des contorsions non-scientifiques : les crises sont soit le résultat de salaires trop bas (crises induites par les salaires), soit le résultat de profits trop faibles (crises induites par les profits). Les crises de la période néo-libérale des années 1980 sont selon eux « causées par les salaires ».

L’augmentation illimitée des dettes est un mécanisme pour compenser les salaires trop bas. La rentabilité déclinante du secteur de la production n’y serait pour rien.

Selon cette conception destinée à protéger le capitalisme et à masquer sa logique et sa responsabilité, l’avènement du néo-libéralisme dans les années 1980 a radicalement transformé le capitalisme. La libéralisation et notamment la libéralisation financière ont conduit à la financiarisation, la finance étant à la fois déréglementée et mondialisée.

Cela a provoqué une augmentation considérable du levier financier et des profits financiers, mais au prix d’une instabilité croissante. Il en est résulté la crise de 2008, qui est purement financière.

C’est la faute à la finance !

On arrive ainsi à la théorie de Hyman Minsky, économiste keynésien radical des années 1980. Selon lui, le secteur financier est intrinsèquement instable pour la raison suivante :

« Le système financier nécessaire à la vitalité et à la vigueur capitalistes, transforme l’esprit d’entreprise en esprit de spéculation, en esprits animaux et ceci contient le potentiel d’une expansion galopante, alimentée par un boom de l’investissement. »

Pas question dans cette analyse des crises d’effleurer ou de jeter la moindre lumière sur le secteur de la production !

Le disciple moderne de Minsky, Steve Keen, le dit ainsi :

« Le capitalisme est intrinsèquement imparfait, sujet aux booms, aux crises et aux dépressions. Cette instabilité, à mon avis, est due aux caractéristiques que le système financier doit posséder s’il veut être cohérent avec le capitalisme à part entière. » 

C’est la faute à la finance !

L’ennui, c’est que si on dit que tout est la faute de la finance, les remèdes que l’on propose sont à côté de la plaque, insuffisants. C’est d’ailleurs ce qu’on constate aujourd’hui : les politique financières et monétaires ne résolvent rien, nous continuons de végéter et de nous paupériser – du moins nous, c’est-à-dire les gens normaux qui ne sont pas ultra-riches.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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