Passé presque inaperçu au milieu des tensions sur les marchés et de l’escalade au Moyen-Orient, un article du budget de défense américain pourrait marquer un tournant historique dans les relations entre Washington et Tel-Aviv. Derrière ce texte technique, se joue une redéfinition majeure de la coopération militaire et du renseignement.
Les sujets prioritaires, de par leurs implications à moyen terme, ne manquaient pas en ce début de semaine, à commencer par la débâcle du yen, qui enfonce un nouveau plancher historique face au dollar, sous 163,3.
À moins qu’il ne s’agisse de la hausse des taux, avec un T-Bond à 2 ans qui culmine vers 3,32 %, sa pire marque depuis le 18 février 2025, tandis que le rendement des obligations américaines à 30 ans s’est installé au-dessus des 5,00 % depuis le 7 juillet et y effectue son séjour le plus prolongé depuis 2007.
Mais tout ceci a moins marqué les esprits que la remontée du baril de Brent vers 98 $ (+40 % depuis le 2 juillet), ce jeudi matin, alors que l’escalade militaire dans le golfe Persique, qui dure depuis 11 jours, présente toutes les caractéristiques d’un embrasement sur le point de s’étendre du golfe Persique au détroit de Bab el-Mandeb.
Et cependant, c’est un quatrième sujet qui remporte la palme du bouleversement géopolitique et des rapports de force planétaires : la Chambre des représentants du Congrès a adopté, à une courte majorité, le projet de loi de défense 2027 de 1 150 Mds$.
Un vote très disputé (216 voix contre 212), mais un article de ce projet révolutionne littéralement la doctrine héritée d’Abraham Lincoln en matière de coopération dans le domaine de la défense entre les États-Unis et un pays tiers.
Et ce pays tiers, c’est Israël.
La controverse a porté sur l’article 219, littéralement dicté par Tel-Aviv et porté par le sénateur républicain de l’Arkansas, pro-sioniste, Tom Cotton.
Tom Cotton n’est pas un élu de second rang puisque c’est le président du groupe républicain du Sénat.
Mais il dirige surtout — et c’est l’élément crucial — la commission du renseignement du Sénat, ce qui lui confère un rôle décisif dans le choix des options en matière de défense des États-Unis.
L’article 219 prévoit la création, au sein du Pentagone, d’un « bureau dédié à la coordination et l’extension des projets conjoints de technologies de défense avec Israël ».
Cela revient littéralement à mutualiser les moyens militaires — technologiques et supply chain — et, naturellement, les processus de décision en matière de renseignement et de défense, ce qui signifie que les États-Unis perdent une grande partie de leur autonomie. Ce genre de vassalisation est fréquent… mais ce sont d’ordinaire les États-Unis qui l’imposent à leurs proxies du Moyen-Orient.
Autre conséquence non négligeable : Israël ne serait plus tributaire de la contribution américaine de 10 Mds$ par an — notamment en fourniture d’armes, soumise à l’approbation du Congrès, qui l’a toujours approuvée — puisque sa défense serait de facto garantie par la mutualisation des moyens militaires.
L’article 219 obligerait surtout le président, qu’il soit ou non très favorable au gouvernement en place à Tel-Aviv, à « élargir et améliorer le partage de renseignements avec le gouvernement israélien » sur une liste de sujets qui couvre presque tous les domaines d’intérêt en matière de renseignement dans la région du golfe Persique.
Le projet de loi, présenté par le sénateur Tom Cotton, interdirait toute suspension, réduction ou limitation de ce partage « sauf sur la base d’un souci de sécurité nationale spécifique et identifiable déterminé par le président ».
Seule une exception de ce type nécessiterait un rapport au Congrès sous quinze jours, détaillant non seulement la raison du changement, mais aussi les catégories d’informations concernées.
Pour tout le reste, zéro rapport : le Congrès verrait donc son droit de regard limité… alors qu’en de telles circonstances, une surveillance accrue et une totale transparence devraient prévaloir.
La portée de cet article, défendu par Tom Cotton — et que Trump approuve pour des raisons évidentes de complaisance envers tout ce que réclament Israël, ainsi que son beau-fils Jared Kushner et Myriam Adelson —, est tellement stratégique et d’une portée si considérable qu’il a été tout simplement interdit aux membres de la Chambre d’isoler cette clause 219 pour en débattre et la soumettre à un vote séparé de la loi de programmation, qui devait être adoptée en bloc… ce qui fut le cas.
Cela revient à exiger que le bocal de friandises soit posé tel quel sur le buffet d’anniversaire alors qu’il contient un bonbon au cyanure : la fête risque de mal se terminer pour l’organisateur lorsqu’un convive tombera au sol en se tordant de douleur… mais trop tard pour empêcher le drame.
La loi de programmation a donc reçu un premier vote favorable malgré un récent rapport accablant du Pentagone, qui indique clairement qu’Israël — par ses nombreuses ingérences et tentatives d’espionnage des tractations Iran-USA depuis avril — s’est davantage comporté comme un adversaire que comme un allié.
Être un « adversaire » en matière de renseignement, cela signifie se livrer à un acte hostile d’espionnage ou de désinformation, ce qui est précisément le cas, aussi bien pour pousser les États-Unis vers la guerre avec l’Iran que pour faire dérailler les négociations de paix avec Téhéran.
Et ce n’est pas un cas isolé : Israël a un long historique de conduite de ce type d’actes hostiles contre les États-Unis.
La législation se dirige maintenant vers le Sénat, où son avenir reste incertain après que les démocrates ont signalé leur opposition en raison du conflit avec l’Iran : il ne devra pas manquer une seule voix du côté des républicains.
Combien se montreront assez patriotes pour oublier ce qu’ils doivent à l’AIPAC, le financeur de 75 % des élus du Congrès ?
