La Chronique Agora

L’échec annoncé du changement de régime au Venezuela (1/2)

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Présentée par Washington comme une simple « mission de police » destinée à faire respecter la loi, la capture de Maduro s’inscrit en réalité dans une longue campagne de pression menée par les lobbies de l’énergie, de l’armement et les faucons de la sécurité nationale, bien décidés à obtenir un changement de régime à Caracas.

Après des mois de déploiement des forces navales américaines dans les caraïbes, de frappes contre des navires vénézuéliens et de joutes verbales à l’encontre du régime, les forces américaines ont pénétré au Venezuela sur ordre du président Trump et ont capturé le président Nicolás Maduro.

Plusieurs dizaines de soldats et de civils vénézuéliens auraient été tués lors des bombardements menés pour couvrir les soldats américains, arrivés par les airs pour s’emparer du dirigeant vénézuélien.

Maduro a depuis été transféré par avion à New York, où il sera jugé pour avoir violé de multiples lois américaines sur la possession d’armes, ainsi que pour sa participation présumée à un vaste réseau de trafic de cocaïne.

Bien que les élus républicains se soient montrés dans un premier temps sceptiques concernant la constitutionnalité de cette capture, le secrétaire d’État Marco Rubio a clarifié la situation en précisant que l’administration ne considérait pas cette mission comme un acte de guerre ou une opération militaire, mais plutôt comme une mission de police, visant uniquement à faire respecter la loi, avec l’aide de l’armée, balayant ainsi d’un revers de main les objections de ceux qui doutent que le président ait le pouvoir de déclarer unilatéralement une nouvelle guerre.

Pourtant, en dehors du débat sur la validité de cette distinction juridique, Trump a déclaré lors d’une conférence de presse qui s’est tenue le lendemain de l’opération, qu’à la suite de la capture de Maduro, le gouvernement américain allait désormais « diriger le Venezuela ». Les implications géopolitiques de cette opération semblent donc aller bien au-delà de la simple exécution d’un mandat d’arrêt.

En effet, malgré la tentative de l’administration de présenter tout cet épisode comme un moyen de lutter contre le trafic de drogue endémique aux États-Unis, cette opération est en réalité le point culminant d’une longue campagne de pression menée par une coalition de lobbies industriels et idéologiques, qui souhaitaient que Washington procède à un changement de régime au Venezuela.

Cette coalition comprend des compagnies énergétiques qui souhaitent protéger, voire même étendre, leur accès aux gisements de pétrole de la région, tout en s’assurant que les contribuables couvrent les pertes subies lorsque le Venezuela a nationalisé sa production pétrolière. On y trouve également de nombreux émigrés d’Amérique latine qui veulent que le gouvernement américain renverse les régimes qu’ils ont fuis, des entreprises d’armement et des responsables de la « sécurité nationale » soucieux de protéger leurs sources de revenus alors que Trump tente de mettre fin à la guerre en Ukraine, ainsi que des stratèges du parti républicain qui veulent jouer aux gros bras avant les prochaines élections de mi-mandat.

L’opération lancée par Trump a constitué une victoire pour l’ensemble de ces groupes d’intérêts. Mais la suite des événements est encore incertaine.

Trump et ses acolytes ont rapidement pris soin de rassurer ceux qui s’inquiétaient que cette mission ne se transforme en une nouvelle opération de reconstruction nationale interminable, en prétendant que le changement de régime était déjà réussi. Mais le régime est resté en place.

Après la capture de Maduro, son homme de confiance et ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, est apparu à la télévision d’État pour appeler les Vénézuéliens à résister à l’agression américaine. Le ministre de la Défense, Vladimir Padrino López, a annoncé qu’il avait activé et mobilisé toutes les capacités militaires du Venezuela. Et la vice-présidente de Maduro, Delcy Rodríguez, qui a prêté serment comme présidente par intérim, a fait une apparition combative à la télévision d’État dans les heures qui ont suivi l’opération américaine, déclarant que le Venezuela ne serait « jamais la colonie d’aucun empire », et que Maduro restait le président légitime du pays.

L’administration Trump a fait fi de tous ces commentaires, semblant les considérer, en particulier les propos de Rodríguez, comme nécessaires pour permettre au régime de sauver la face vis-à-vis de l’opinion publique. Trump a également douché les espoirs d’accession au pouvoir de la chef de l’opposition, María Corina Machado, dont beaucoup s’attendaient à ce qu’elle soit installée à la présidence si les États-Unis décidaient de poursuivre un changement de régime, en déclarant qu’elle n’avait pas le soutien interne nécessaire pour prendre le pouvoir.

Certains commentateurs suggèrent que ce camouflet est la conséquence de l’acceptation par Machado du prix Nobel de la paix, une distinction que Trump convoite depuis longtemps. Et bien que cela puisse être un facteur, il semble surtout de plus en plus probable qu’un accord potentiel ait été conclu entre l’administration Trump et Rodríguez, ainsi que son frère qui dirige l’Assemblée nationale.

Les membres de la fratrie Rodríguez constituent l’un des nombreux groupes qui se partagent et se disputent le pouvoir au sein du régime vénézuélien. Et bien qu’ils soient ancrés dans l’establishment « chaviste », ils se sont également montrés plus flexibles et moins idéologues que beaucoup de leurs compatriotes. Il est encore trop tôt pour en être certain, mais il semblerait que le frère et la sœur aient facilité la capture de Maduro, allant potentiellement jusqu’à donner l’ordre à l’armée de ne pas intervenir, afin de se maintenir eux-mêmes au pouvoir.

Si cela est exact, Trump a pu, en échange, savourer l’image de la capture et l’humiliation d’un rival géopolitique, tout en obtenant un levier d’influence considérable sur ce qu’il reste du régime vénézuélien. Cela peut s’apparenter à une victoire politique majeure. Cependant, même si cette thèse s’avérait exacte et que les deux parties se sont efforcées en coulisses de maintenir la stabilité, la situation reste extrêmement périlleuse. Évincer Maduro était la partie la plus facile.

Car rappelez-vous qu’il existe, de part et d’autre, de nombreux groupes dont les attentes divergent. S’il devient évident que Trump est prêt à collaborer avec le régime vénézuélien actuel en échange d’un accès au pétrole et de concessions diverses, cela provoquera la colère des communautés d’exilés. Ces dernières souhaitent en effet voir tomber les régimes socialistes au Venezuela et à Cuba, et attendent des États-Unis qu’ils aident à rétablir l’ordre politique qui avait précédé ces régimes.

Mais si Trump accentue la pression pour tenter de forcer le régime à rompre radicalement avec l’ère Maduro, comme il s’en vante bruyamment en ce moment, il risque de provoquer une fracture au sein du pouvoir vénézuélien. La coalition au pouvoir s’est, dans une large mesure, soudée autour de l’opposition aux « impérialistes » de Washington. Si quelques individus au sommet de l’État commencent soudainement à agir comme des marionnettes de ces mêmes « impérialistes », il est peu probable que tout le monde accepte de les suivre.

Même si cela ne prenait pas la forme d’une révolution de palais visant à renverser les dirigeants serviles pour transformer à nouveau l’ensemble du régime vénézuélien en un ennemi unifié des États-Unis, une rupture importante au sein de l’armée, des milices ou des « collectivos », ces gangs armés pro-régime, pourrait rapidement dégénérer en une vaste insurrection, décentralisée et surarmée. Une telle force serait bien plus difficile à neutraliser qu’une armée conventionnelle centralisée.

Le Venezuela ne présente pas le type de divisions sectaires, tribales ou religieuses qui ont contribué à transformer les tentatives de « construction nationale » menées par Washington au Moyen-Orient en cauchemars s’étalant sur plusieurs décennies. Cependant, comme l’a souligné Joseph Addington dans The American Conservative, une véritable tentative de restructurer le Venezuela selon les désirs de l’administration américaine pourrait rapidement se heurter aux puissants cartels de la drogue. Ces derniers sont solidement implantés dans la région et se sont infiltrés au sein même du gouvernement ainsi que de l’armée vénézuélienne. Ces groupes possèdent l’argent, l’armement et les réseaux logistiques nécessaires pour soutenir une insurrection de longue durée au Venezuela, et ils ont tout intérêt à le faire.

Pour l’heure, Trump semble partir du principe qu’en continuant de menacer les dirigeants vénézuéliens de nouvelles actions militaires, il peut les contraindre à retourner leurs propres services de sécurité contre tout groupe résistant ou toute insurrection. Mais, encore une fois, même sous la menace d’une arme, agir ainsi pour le compte du gouvernement américain est précisément ce qui est le plus susceptible d’alimenter l’émergence d’un mouvement de résistance. C’est un véritable cercle vicieux.

Et si un régime complaisant venait à échouer ou à se retourner contre les États-Unis, Trump devrait alors choisir entre faire marche arrière, et ainsi perdre la face, ou mettre ses menaces à exécution en envoyant des troupes pour mener un nouveau projet de « reconstruction nationale », une perspective particulièrement impopulaire auprès du peuple américain.

Et encore, tout ceci suppose que le président ait réussi à conclure, en coulisses, un accord de stabilité avec les membres du régime vénézuélien, et qu’il n’ait pas à envoyer de troupes dès le départ pour imposer ses exigences.

Nous verrons dans notre prochain article que la capture de Nicolás Maduro par les États-Unis, présentée comme une opération rapide et décisive, risque en réalité d’échouer à provoquer un véritable changement de régime au Venezuela et d’entraîner Washington dans une nouvelle spirale d’instabilité, de divisions internes et de conflit prolongé au service d’intérêts politiques et économiques plutôt que de l’intérêt général.

Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.

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