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Dette américaine : la première fissure ?

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La flambée des taux longs américains menace désormais bien plus que le marché obligataire. Immobilier, banques, intelligence artificielle… tout un pan de l’économie commence à subir le contrecoup d’un 30 ans au-dessus de 5,5 %. Et pendant que Scott Bessent tente de reprendre la main, une question se pose : le monde est-il en train de perdre durablement son appétit pour la dette américaine ?

Au rythme où s’envolent les taux d’intérêt – plus précisément les taux de marché –, l’hypothèse d’un nouveau krach immobilier et au minimum d’un hiver nucléaire sur l’activité de construction et le crédit hypothécaire ne peut plus être exclue.

Avec l’envolée de 100 points de base des taux américains depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, avec un 10 ans à près de 5,25 % et un 30 ans à plus de 5,50 % ce lundi, les entreprises en difficulté se multiplient et les provisions pour créances douteuses montent en flèche, au point d’épuiser les fonds propres de certaines d’entre elles.

C’est pourquoi le Trésor américain tente désespérément de faire baisser la température sur les taux longs, c’est-à-dire sur les maturités supérieures à 10 ans, avec un effort particulier porté sur le 30 ans.

Le pays se dirige ainsi vers un krach, non pas des prix de l’immobilier comme en 2008, mais de l’activité immobilière, et principalement de la construction résidentielle.

Il y a 10 ans, le taux hypothécaire à 30 ans était de 3,4 % et le prix médian d’une maison existante aux États-Unis était de 240 000 $.

Aujourd’hui, le taux moyen se rapproche des 7,45 % et le prix médian d’une maison existante atteint 430 000 $.

Résultat : une augmentation de 38 000 $ du montant du premier versement, avec un apport de 20 %, et une envolée de 165 % de la mensualité, passée de 850 $ à 2 350 $.

Même si cela n’a pas de lien direct avec les déboires de l’immobilier, une nouvelle banque vient de faire faillite ce week-end : la Nano Banc (orthographe vérifiée) de Californie a fait faillite vendredi 25 septembre.

En revanche, un 30 ans à 5,5 % impacte fortement les acteurs de l’intelligence artificielle, qui privilégient les émissions de dette à maturité longue – 10 ans et plus –, à tel point que les volumes émis avoisineront 70 % de ceux mis aux enchères par la Fed en 2026 sur ces maturités.

La FDIC confirme que cela porte à six le nombre de faillites bancaires américaines cette année, contre deux sur l’ensemble de l’année 2025.

Scott Bessent a commencé à mettre en œuvre un plan visant à faire reculer le rendement du 30 ans : le Trésor a commencé à intervenir sur le marché des obligations d’État américaines à la mi-septembre – un gisement de 41 000 Mds$ –, à trois reprises en seulement six jours.

Et tout cela sans un seul vote au Congrès, sans évoquer d’augmentation des impôts ni de réduction des dépenses gouvernementales, les deux leviers habituels qui signalent une volonté de reprendre enfin le contrôle de la dette.

Scott Bessent appelle cette manœuvre, qui consiste à racheter du 30 ans en la finançant par des émissions à maturité plus courte, un Treasury Twist.

Mais même en doublant, puis en triplant, les rachats d’obligations à long terme – à 4 Mds$ puis 6 Mds$ –, cela ne pèse pas lourd face à 70 Mds$ de bons à 7 ans émis presque simultanément, comme le 23 septembre dernier, avec un rendement supérieur à 5,05 %, le plus élevé jamais consenti depuis… 1993.

Le mentor de Scott Bessent, Stanley Druckenmiller, qui lui a appris toutes les ficelles des marchés monétaires, a publiquement qualifié d’erreur l’intervention de son ancien élève.

Alors pourquoi Bessent utilise-t-il l’argent du gouvernement déposé auprès de la Fed – environ 1 000 Mds$ – pour livrer bataille au plus grand marché obligataire du monde ?

Il semble s’inspirer d’un dicton rarement démenti : « Don’t fight the Fed. »

Mais Scott Bessent n’est pas « la Fed » !

Les secrétaires au Trésor passent, la Fed poursuit sa route.

Il se justifie en invoquant le soutien à la liquidité… ce qui est justement le travail de Kevin Warsh.

Scott Bessent fait cependant une observation juste : près de 70 % des 41 000 Mds$ de dette américaine sont financés par des obligations ayant une maturité de deux ans ou plus.

Et seulement 22 %, environ, correspondent à des émissions à court terme arrivant à échéance en moins d’un an. Il existe donc une marge confortable pour raccourcir la maturité globale de la dette.

La dette à court terme est bien plus contrôlable, parce qu’elle est très liée aux taux d’intérêt fixés par la Réserve fédérale.

Inversement, les coûts d’emprunt à long terme sont déterminés par les investisseurs prêts à acheter des obligations du Trésor aux enchères, à condition que la rémunération du risque présumé leur convienne.

Ces investisseurs, les « SVT » – spécialistes en valeurs du Trésor – ainsi que les grandes institutions étrangères, ne peuvent pas être contraints d’accepter des rendements plus faibles lorsqu’il s’agit de s’engager sur 7, 10, 20 ou 30 ans.

Le gouvernement dispose de peu de contrôle sur le prix que les investisseurs sont prêts à accepter, sauf à envoyer des signaux crédibles de sa volonté de réduire les déficits.

Le monde commence à refuser de financer les États-Unis. D’abord par allergie à la militarisation du dollar, pour les pays qui ne coopèrent pas avec Washington – en gros, les membres des BRICS élargis et les « non-alignés » historiques, notamment une grande partie des pays d’Asie du Sud, hors Corée et Singapour, ainsi que de nombreux pays africains –, puis aujourd’hui en raison de l’émergence de doutes sur la solvabilité de l’Amérique pour tous les autres.

Voici trois faits que presque personne ne relie entre eux : pour la première fois au XXIe siècle, l’épargne mondiale se déverse dans les actions américaines plus vite que dans la dette publique américaine.

En dehors de quelques épisodes de panique brefs, comme à l’automne 2008, cela ne s’était jamais produit.

Cela signifie que le monde veut toujours une part des profits des entreprises américaines, mais qu’il ne veut plus des revenus versés par le gouvernement américain.

Les acheteurs qui accumulaient autrefois des bons du Trésor quoi qu’il arrive ne le font plus.

Pendant des décennies, des banques centrales étrangères, comme celles de la Chine et du Japon, ont acheté de la dette américaine à presque n’importe quel prix, même avec un rendement négatif.

Leur part est tombée au niveau le plus bas jamais observé, et l’or représente désormais un actif de réserve de plus en plus important, comme en témoigne ce basculement historique majeur : les banques centrales achètent en 2026 plus d’or que de bons du Trésor américain, même si ces derniers représentent encore la majeure partie des réserves. Le ratio, lui, se réduit inexorablement.

Du coup, ce sont des hedge funds et des traders spéculatifs immatriculés dans les paradis fiscaux qui s’imposent désormais comme les principaux acheteurs.

Ils ne sont pas regardants sur les enjeux géopolitiques : tout ce qui les intéresse, c’est un rendement « sans risque » réel, positif par rapport à l’inflation, et surtout une liquidité optimale leur permettant de passer d’un actif à l’autre quand bon leur semble.

Et de ce point de vue, le rendement des actions américaines, du Nasdaq notamment, est devenu négatif : l’argent dit « intelligent » a bien compris qu’en dehors du narratif de profits futurs miraculeux, la prime de risque par rapport aux bons du Trésor est négative.

Acheter une action qui se « remboursera » via les dividendes en l’an 2130 est une absurdité quand une valeur pétrolière s’amortit en 10 ans.

L’Amérique se finance désormais avec l’argent le plus versatile qui soit : les hedge funds peuvent changer leurs priorités du jour au lendemain, un peu comme Trump, qui menace le monde entier le vendredi et fait « TACO » le lundi.

Mais cette fois, le scénario est inversé : Trump promettait vendredi, avant la clôture de Wall Street, un règlement du conflit, puis il a renoncé à poursuivre les discussions – lesquelles, de toute façon, n’existaient pas selon la partie iranienne – ce week-end.

D’où la flambée de 10 % du baril de Brent, vers 108 $, et le franchissement des 5,50 % par le 30 ans américain.

Bien sûr, les défenseurs de la dette américaine ont beau jeu de décrire la Chine comme une économie « qui s’effondre au ralenti », sous le poids de la déflation et de l’effondrement immobilier. Tout cela est vrai.

Mais la Chine emprunte à 1,7 % sur 10 ans.

Les États-Unis, « l’économie qui se porte le mieux sur Terre », selon Donald Trump, se refinancent maintenant à plus de 5,20 %… et subissent une « grève des acheteurs » au ralenti.

Et plus les rendements montent, plus une part du budget fédéral est dévorée par les intérêts.

Cela force à emprunter davantage.

Cela déverse plus de dette sur un marché qui atteint la saturation et cherche à se dédollariser.

Cela pousse les rendements encore plus haut, dans une boucle de rétroaction qui s’auto-alimente.

L’intervention ratée de Scott Bessent sur le 30 ans, l’émission à 7 ans qui s’est déroulée dans des conditions atroces le 23 septembre… c’est peut-être la première fissure dans le mur de la dette américaine.

La promesse sur laquelle repose tout le système financier planétaire – prêter à l’Amérique est aussi sûr que détenir du cash – est en train de se déliter.

Et le seul moyen d’enrayer le désintérêt pour les T-Bonds, qui pourrait à terme mener les États-Unis à la faillite, serait d’inverser la priorité des investisseurs, qui consiste aujourd’hui à acheter des actions.

Si tel était le cas, la secousse serait rude sur les métaux précieux, qui constituent une réserve de cash immédiatement mobilisable pour faire face aux appels de marge.

Ce serait un double bienfait pour les bons du Trésor, qui verraient affluer les liquidités en quête d’une relative stabilité.

Mais très rapidement, l’évidence que les 41 000 Mds$ de dette sont toujours là et que les États-Unis constituent le tonneau des Danaïdes de la finance mondiale reviendrait au premier plan des préoccupations.

L’or, lui, n’est la dette de personne.

Et il n’est ni versatile comme Donald Trump, ni « risque-tout » comme Scott Bessent.

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