La Chronique Agora

De Washington à Bruxelles, le pari dangereux de la surenchère

La Fed lui résiste, la guerre s’enlise : Donald Trump pourrait être tenté de frapper plus fort pour reprendre la main. À Bruxelles, Ursula von der Leyen semble, elle aussi, convaincue que la solution passe par davantage de pouvoir. Reste à savoir jusqu’où cette fuite en avant peut nous entraîner.

Ce mercredi 16 septembre fut une journée intéressante et porteuse de perspectives parfois inattendues, dans différents domaines susceptibles de façonner notre quotidien au cours des prochains mois.

Pour une fois, les rendez-vous présentés comme « cruciaux » ont tenu leurs promesses : les investisseurs en ont eu pour leur argent avec les propos très fermes sur l’inflation de Kevin Warsh, et les citoyens-contribuables européens un tant soit peu vigilants restent ébahis par les propos d’Ursula von der Leyen… Et nous allons y revenir.

Mais tout d’abord, le citoyen investisseur croisait les doigts pour que la réunion de la Fed ne crée pas trop de remous à Wall Street ni sur les marchés de taux : les indices US marchaient sur la corde raide depuis 48 heures. Tout faux pas pouvait s’avérer lourd de conséquences, les taux adoptant une trajectoire parabolique depuis le 26 août.

Le « 2 ans » américain vient, par exemple, de passer de 4,19 % à 4,73 % en trois semaines, et de 4,61 % à 4,73 % entre 19 h 59 et 22 h.

Kevin Warsh et ses collègues n’ont pas ménagé la sensibilité des investisseurs : ils ont non seulement relevé les taux d’intérêt, mais aussi pris cette décision à l’unanimité (12-0), pour la première fois depuis mai 2025.

Pas un seul membre votant n’a voulu tenir compte des appels répétés et pressants de Donald Trump à baisser les taux… Pas un !

Et la Fed a conclu sa déclaration de politique monétaire en confirmant la ligne de conduite présentée par Kevin Warsh lors de son audition par le Congrès : « Le Comité assurera sa mission de veiller à la stabilité des prix. »

Alors que les paramètres économiques demeurent robustes (emploi, dépenses des ménages, production industrielle), l’inflation apparaît comme la priorité absolue. Au moins une nouvelle hausse de taux est à prévoir d’ici fin 2026 : le consensus du marché flirte avec les 90 % pour mi-décembre.

Une nouvelle hausse en mars n’est pas encore envisagée, mais la flambée du diesel, qui se négocie 135 $ au-dessus du prix du baril de « brut », contre une « prime de raffinage » de 17 à 20 $ en moyenne, laisse craindre une dérive des prix suffisamment alarmante pour relancer les spéculations avant la prochaine réunion de fin octobre.

Kevin Warsh a donc choisi le contrôle de l’inflation, comme Wall Street l’avait anticipé, plutôt que la loyauté envers celui qui l’a nommé. Et les membres de la Fed n’anticipent pas de retour de l’inflation en deçà de 2 % avant 2029.

La question devient maintenant : comment Donald Trump va-t-il réagir ?

Le 4 septembre, il avait déclaré qu’il « cesserait de commercer » avec plus de 50 partenaires commerciaux des États-Unis si la Fed ne baissait pas les taux.

La fracture entre la Maison-Blanche et la Fed survient au plus mauvais moment d’un point de vue politique pour le président.

Trump se retrouve en échec au Moyen-Orient, avec Ormuz, puis Bab el-Mandeb, sous le contrôle de Téhéran et de son allié houthi au Yémen.

Le Pentagone reconnaît que 15 bases US sur 16 sont devenues inopérantes dans la région du Golfe, que plus de la moitié des munitions sont épuisées, que deux tiers des « Patriot » ont été « consommés », que la « Navy » a été obligée de battre en retraite à des centaines de miles d’Ormuz (hors de portée des missiles iraniens)… Et désormais, voici Trump lâché par la Fed, qui ne l’écoute plus.

Dans l’impasse géopolitiquement, acculé par un double déficit de 2 100 Mds$ (budget) et de 1 900 Mds$ (commerce extérieur), ne risque-t-il pas de tenter, d’ici le 3 novembre, quelque chose d’encore plus insensé que de suivre son « allié » israélien dans un conflit qui s’est retourné contre lui… et contre l’Arabie saoudite, désormais incapable d’exporter un baril de pétrole pendant au minimum six semaines ?

Les marchés ont tout à redouter d’une « fuite en avant » militaire (offensive terrestre depuis l’Irak, bombardement massif des « montagnes-forteresses » protégeant des stocks de missiles hypersoniques, usage d’une arme nucléaire « tactique », jamais encore testée sur un théâtre d’opérations depuis 80 ans).

Et ils ont autant à redouter d’une offensive douanière contre la cinquantaine de pays dégageant des excédents commerciaux vis-à-vis des États-Unis… selon un mode de calcul « trumpien » qui ne résiste pas à une analyse impartiale.

Mais, question fuite en avant, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, s’est également lâchée lors de son désormais traditionnel « discours sur l’état de l’Union », un intitulé qui singe celui prononcé légitimement par le président élu des États-Unis dans le cadre de l’une de ses prérogatives constitutionnelles.

Mme von der Leyen n’est ni une présidente élue (par le peuple), ni fondée à imposer ses propres objectifs sans l’aval du Parlement, ni autorisée à se prévaloir de pouvoirs que son mandat ne lui confère pas et qu’aucun référendum ne lui accorderait s’il fallait réviser la définition de son poste.

Elle vient tout simplement d’annoncer vouloir faire main basse sur deux domaines sensibles et totalement exclus — constitutionnellement — de ses prérogatives : les politiques de défense des États et, dans la foulée — ça ne lui pose pas davantage de problème —, leur politique étrangère.

Elle indique de façon à peine déguisée qu’après une unification « sous l’autorité de l’UE » (comprendre : la sienne), elle confiera cette tâche à Kaja Kallas, dont les compétences en matière diplomatique sont « controversées ».

En réalité, son bellicisme et son hystérie antirusse sont inversement proportionnels à sa culture géopolitique.

Et sa version de la diplomatie ressemble à un jeu qui consiste à ne jamais prononcer les mots « négociation », « cessez-le-feu », « projet de paix », « concessions », etc.

À ce jeu, elle se montre presque aussi forte que sa mentor Ursula…

Et, non contente de vouloir conduire l’UE à un nouvel élargissement à marche forcée, avec notamment l’entrée de l’Ukraine, véritable trou noir budgétaire et politique, Mme von der Leyen prétend désormais étendre l’Union européenne par-delà les océans en faisant du Canada « le premier membre associé de l’UE ».

Elle prétend même, en s’appuyant sur l’accord commercial CETA imposé de force aux membres de l’UE il y a dix ans, « inclure le Canada comme “membre associé”, afin de créer un espace commun de prospérité et de sécurité économique » (comprenez : de déclin et de délires bellicistes).

Ottawa — actuellement en froid labradorien ou quasi polaire avec Washington — pourrait alors bénéficier de financements de l’UE en matière de défense et, symétriquement, pourrait répondre aux appels d’offres militaires que coordonnerait Bruxelles.

L’Europe de Mme von der Leyen n’a plus seulement vocation à s’étendre de l’Atlantique à l’Oural, mais de la Volga au Pacifique !

Personne n’avait « rêvé si grand » en Europe depuis 93 ans exactement !

Et ce n’est pas exactement le genre de rêve qui avait porté bonheur à l’humanité !

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