La Chronique Agora

Le crédit, le canon et le contrôle

Alors que la dette fédérale américaine suit une trajectoire jugée « mathématiquement intenable », un autre glissement inquiète : la concentration croissante du pouvoir politique sur l’économie. Entre dépendance budgétaire, complexe militaro-industriel et affaiblissement des contre-pouvoirs, les signaux d’alerte se multiplient.

Tout d’abord, passons en revue les dernières actualités.

MarketWatch rapporte :

« L’inflation a-t-elle vraiment ralenti ? Pas selon cette nouvelle étude de la Fed.

Une récente étude de la Réserve fédérale de New York ne tranche pas explicitement le débat entre ‘faucons’ et ‘colombes’. Mais les chercheurs de la banque s’appuient sur un indicateur de prix exclusif afin d’estimer le véritable rythme de l’inflation, en neutralisant les facteurs temporaires — notamment les effets liés aux fermetures administratives et aux perturbations dans la collecte des données.

Que concluent Martin Almuzara et Geert Mesters ?

À la fin de 2025, le taux d’inflation américain serait resté bloqué à 2,83 %, soit nettement au-dessus de l’objectif officiel de 2 % fixé par la Fed. »

Fortune :

« Une dette nationale de 56 000 milliards de dollars : vers une spirale hors de contrôle ?

Le contrôleur budgétaire met en garde contre une trajectoire de plus en plus périlleuse.

Les États-Unis s’approcheraient rapidement d’un point de bascule décisif dans leur histoire financière, a averti le Committee for a Responsible Federal Budget (CRFB) en réaction aux dernières projections décennales du Congressional Budget Office.

L’organisme indépendant est catégorique : la trajectoire actuelle de la dette, désormais deux fois supérieure à sa moyenne historique sur cinquante ans, est mathématiquement intenable. »

Essayons maintenant de relier les points entre eux.

La question que nous posions hier était simple : les États-Unis sont-ils en train de basculer vers le fascisme ? Et, comme nous allons le voir, il ne s’agit pas seulement d’un enjeu politique — mais aussi économique.

La plupart répondraient sans hésiter : non.

Où sont les escadrons de la mort ? Les opposants assassinés ? Les goulags ? Les disparitions ?

Et, sauf surprise, les élections de cette année — comme celles de 2028 — devraient laisser le pouvoir ultime entre les mains des électeurs, non entre celles d’un « homme providentiel ». En l’absence d’une véritable urgence — guerre, insurrection, krach ou dépression — ce seront les électeurs qui décideront de la suite des événements, pour le meilleur ou pour le pire. Ils n’obtiendront peut-être pas ce qu’ils souhaitent, mais ils récolteront certainement ce qu’ils auront semé — peut-être davantage encore.

Pourtant, une odeur de fascisme flotte dans l’air.

Il suffit d’observer certaines réunions de cabinet retransmises à la télévision. Plutôt que d’exprimer des désaccords ou d’ouvrir un débat réel, des figures comme Pam Bondi, Kristi Noem, Scott Bessent ou Pete Hegseth rivalisent d’éloges envers le « Grand Timonier » qui, constatant qu’aucune question essentielle n’est abordée, semble parfois s’assoupir.

D’autres signaux politiques alimentent cette impression : contrôle accru de la presse, instrumentalisation du ministère de la Justice contre les opposants, mise en place d’un vaste système carcéral destiné à détenir — peut-être indéfiniment — des immigrés clandestins, soutenu par une importante force paramilitaire fédérale prête à exécuter les ordres présidentiels, sans oublier un ministère de la Guerre doté d’un budget de 1 500 milliards de dollars.

Mais c’est sur le terrain économique que les bottes semblent déjà résonner dans les couloirs du Capitole.

Rappelons la définition du fascisme proposée par Charlotte Twight :

« Bien que le fascisme soutienne le capitalisme, une économie fasciste est essentiellement orchestrée par les autorités politiques. »

Aujourd’hui, au sommet de l’État, le pouvoir fédéral est tel que la marge de manœuvre des entreprises se réduit. Elles doivent s’aligner, voire s’acoquiner, avec le pouvoir politique.

À lui seul, le ministère de la Guerre prévoit de dépenser 1 500 milliards de dollars selon le plan Trump. Qui pourrait résister à une telle manne ? Et lorsque tant d’emplois et de revenus dépendent de l’industrie de l’armement, qui oserait s’y opposer ?

Certainement pas les sénateurs et représentants dont les électeurs travaillent pour cette industrie — et contribuent à financer leurs campagnes. Ni la presse, dont les propriétaires dépendent souvent d’autorisations réglementaires fédérales. Ni même le grand public, qui en retire non seulement un revenu, mais aussi une forme de fierté patriotique : leurs garçons « bottent des fesses » aux quatre coins du monde.

Le régime est volontiers qualifié de « capitaliste ». Mais les capitalistes prennent leurs décisions dans un cadre donné — un cadre défini, en dernière instance, par le pouvoir politique.

Krupp, IG Farben, Lufthansa — parmi d’autres, y compris des entreprises américaines — n’ont pas coopéré avec les nazis par simple cupidité. La cupidité, elle, ne change pas. Ce qui avait changé, c’était le contexte politique.

En Allemagne, entre 1933 et 1945, les nazis fixaient les règles du jeu. À Detroit, Ford Motor Company innovait en traitant relativement bien ses ouvriers. Mais dans son usine de Cologne, des travailleurs étrangers étaient internés derrière des barbelés.

Les dirigeants de Detroit s’y sont-ils opposés ? Nous l’ignorons. Une chose est certaine : le pouvoir appartenait aux politiciens, non aux capitalistes.

Comme le rappelait Bertrand Russell, l’attrait du pouvoir tient à ceci : il permet de contraindre des gens ordinaires à faire ce qu’ils ne veulent pas faire. Pour y parvenir, il faut la menace — et, au besoin, la violence. Or, chaque fois que l’on force quelqu’un à agir contre sa volonté, on accroît sa souffrance et l’on réduit son bien-être. Autrement dit, on l’appauvrit.

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