La chute du pétrole aurait dû offrir un répit à l’économie française. Mais alors que l’activité reste déprimée, la canicule vient ajouter un nouveau choc : deux semaines de fortes chaleurs pourraient coûter près de 6 milliards d’euros à la France.
La forte baisse des cours du pétrole aurait normalement dû offrir une véritable bouffée d’oxygène à l’économie française. Après avoir atteint 120 dollars quelques semaines plus tôt, le baril de Brent est revenu autour de 77,5 dollars le 23 juin, retrouvant ainsi son niveau d’avant le déclenchement de la guerre en Iran.
En théorie, cette accalmie devrait permettre de réduire les coûts de production des entreprises, d’alléger progressivement les dépenses énergétiques des ménages et, à terme, de ralentir l’inflation. Pourtant, les derniers indicateurs économiques ne montrent aucune amélioration significative. Les enquêtes de l’INSEE sur le climat des affaires restent très dégradées, tandis que les indices des directeurs d’achat continuent de signaler une contraction de l’activité française.
Autrement dit, même si le pétrole baisse, le mal est déjà fait. Le choc énergétique a pesé sur les coûts, la consommation des particuliers et les marges des entreprises ; ses conséquences continueront de se diffuser pendant plusieurs mois.
C’est dans ce contexte déjà particulièrement difficile qu’un nouveau choc frappe l’économie française : la canicule.
On présente encore trop souvent les fortes chaleurs comme une simple question de confort, de santé ou d’organisation quotidienne. Pourtant, lorsqu’elles s’installent pendant plusieurs jours, elles entraînent également des conséquences économiques très concrètes. Elles réduisent la productivité, perturbent la production, ralentissent la consommation, fragilisent l’agriculture et finissent même par aggraver le déficit public.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment supporter la chaleur, mais combien elle va nous coûter.
La chaleur réduit directement la productivité
D’après les estimations que j’ai retenues pour cette analyse, la productivité peut reculer d’environ 10 % lorsque les températures dépassent 30 degrés.
Cette diminution est particulièrement évidente dans les secteurs où les salariés travaillent à l’extérieur, notamment le bâtiment, l’agriculture ou certaines activités industrielles. Plus la température augmente, plus les tâches physiques deviennent pénibles, tandis que la fatigue et les risques d’accident progressent rapidement. Dans les situations les plus extrêmes, certains chantiers doivent être interrompus ou les horaires de travail profondément réorganisés.
Dans certains secteurs, notamment le bâtiment, des dispositifs professionnels permettent d’ailleurs d’interrompre ou d’aménager le travail lorsque les conditions climatiques deviennent dangereuses. Ces mesures protègent légitimement les salariés, mais elles entraînent aussi une diminution de l’activité pour les entreprises et, lorsque du chômage partiel est mis en place, un coût supplémentaire pour les comptes publics.
Cependant, il serait faux de croire que seuls les métiers exercés en extérieur sont concernés. Dans les bureaux dépourvus de climatisation ou mal isolés, la chaleur réduit également la concentration, la capacité à prendre des décisions et la rapidité d’exécution. Les salariés dorment parfois moins bien pendant les nuits de canicule et arrivent déjà fatigués sur leur lieu de travail, ce qui prolonge les effets de la chaleur bien au-delà des seules heures les plus chaudes.
Lorsque cette perte d’efficacité touche des millions de personnes pendant plusieurs jours, elle finit nécessairement par affecter la richesse produite par l’ensemble du pays.
Des répercussions bien au-delà des entreprises
La baisse de productivité ne constitue cependant que le premier niveau de la facture. La canicule modifie aussi le comportement des consommateurs, qui limitent leurs déplacements, reportent certaines dépenses et évitent les activités nécessitant de rester longtemps à l’extérieur.
Le calendrier est d’autant plus défavorable que les soldes commencent aujourd’hui, le 24 juin, à un moment où le commerce de détail traverse déjà une période très difficile. Certes, de nombreux centres commerciaux et grands magasins disposent de systèmes de climatisation, mais encore faut-il que les consommateurs acceptent de sortir de chez eux et de se déplacer pour s’y rendre.
Or, selon l’enquête de l’INSEE sur le climat des affaires, le commerce de détail demeure proche de ses plus bas niveaux depuis octobre 2014, en dehors de la période du COVID. Dans ces conditions, la canicule ne crée pas à elle seule les difficultés du secteur, mais elle risque de les prolonger et de compromettre le rebond attendu pendant les soldes.
Les investissements peuvent également être affectés. Lorsqu’une entreprise doit gérer des absences, des interruptions de production ou une baisse de fréquentation, elle tend naturellement à préserver sa trésorerie et à repousser les projets qui ne sont pas immédiatement indispensables.
Enfin, le secteur agricole est particulièrement exposé. Les températures extrêmes peuvent réduire les rendements, détériorer la qualité des récoltes et créer de nouvelles tensions sur les prix alimentaires. Les conséquences de la canicule ne disparaissent donc pas nécessairement avec le retour de températures plus normales : elles peuvent réapparaître plusieurs mois plus tard dans les rayons des supermarchés, sous la forme d’une inflation alimentaire plus forte.
D’ailleurs, la baisse du pétrole ne signifie pas que toutes les tensions inflationnistes vont disparaître. Selon l’indice CRB des matières premières, les cours restent en hausse de 23,6 % depuis le début de l’année. Le soulagement apporté par le recul du baril pourrait donc être en partie effacé par le renchérissement d’autres matières premières et les effets de la canicule sur les récoltes.
Près de 6 milliards d’euros perdus
En cumulant la baisse de productivité, les interruptions d’activité, le recul de la consommation et les difficultés rencontrées par l’agriculture, j’estime que deux semaines de canicule pourraient retirer environ 0,2 point à la croissance française, soit près de 6 milliards d’euros de richesse non produite.
À l’échelle de l’ensemble de l’économie française, certains pourraient considérer que cette somme reste absorbable. Ce serait oublier que la France aborde cet épisode de chaleur dans une situation de grande fragilité, avec une activité déjà en recul et des finances publiques particulièrement dégradées.
Chaque dixième de croissance perdu réduit les recettes fiscales de l’État. Moins de consommation signifie moins de TVA, tandis que la baisse de l’activité des entreprises pèse sur l’impôt sur les sociétés et les cotisations sociales. Dans le même temps, le recours au chômage partiel, les arrêts de travail et certaines dépenses sociales supplémentaires augmentent les charges publiques.
La canicule détériore donc les comptes publics de deux manières simultanées : elle réduit les recettes tout en augmentant les dépenses.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que, selon mes prévisions, le déficit public français devrait atteindre environ 6 % du PIB en 2026. Pour 2027, des niveaux de 6,2 %, voire proches de 7 %, commencent même à être évoqués.
Dans un pays qui ne dispose plus de véritables marges budgétaires, un épisode climatique n’est donc jamais seulement un événement météorologique. Il devient aussi un choc pour les finances publiques.
Dans notre prochaine chronique, nous verrons que, face aux canicules, la France aurait davantage intérêt à adapter ses bâtiments et ses méthodes de travail qu’à multiplier les jours de congé et les arrêts d’activité.
