Alors que les taux français s’envolent et que la défiance des investisseurs progresse, une idée refait surface : effacer une partie de la dette publique détenue par la Banque de France. Sur le papier, la solution paraît presque miraculeuse. Dans la réalité, elle risquerait surtout de précipiter la crise que l’on prétend éviter.
Face à un problème qui paraît insoluble, il existe toujours une solution très séduisante : faire comme si le problème n’existait plus.
La France croule sous la dette ? Annulons-la.
C’est, en substance, l’idée défendue par Jean-Luc Mélenchon, qui a récemment rappelé qu’une partie de la dette publique française était détenue par la Banque de France. Dès lors, pourquoi continuer à la rembourser ? Il suffirait, selon lui, de la faire disparaître.
La formule est spectaculaire. Elle a même quelque chose de rassurant : des centaines de milliards d’euros de dette pourraient ainsi s’évaporer sans augmenter les impôts, sans réduire les dépenses publiques et, surtout, sans demander le moindre effort aux Français.
Malheureusement, en économie, l’argent magique n’existe pas. Et la dette magique encore moins.
Une dette ne disparaît jamais vraiment
Commençons par rappeler une chose simple.
Les obligations détenues par la Banque de France figurent à son actif. Elles ne sont donc pas un simple fichier informatique que l’on pourrait effacer d’un clic sans conséquence.
La Banque de France possède un bilan, avec des actifs et des passifs. Les titres de dette publique qu’elle détient constituent précisément une partie de ces actifs. Les supprimer revient donc à lui faire subir une perte.
Et qui se trouve derrière la Banque de France ? L’État français, qui en est l’actionnaire.
Autrement dit, croire que l’État pourrait annuler sa dette vis-à-vis de la Banque de France sans que personne ne supporte la perte revient à déplacer le problème d’une poche vers une autre en prétendant qu’il a disparu.
Ce n’est pas sérieux.
Mais admettons même, pour les besoins du raisonnement, qu’une telle opération puisse être menée sans difficulté. Le problème fondamental resterait entier. Car une fois cette partie de la dette effacée, que fait-on du reste ?
La France devrait toujours financer ses déficits, rembourser les obligations arrivant à échéance et continuer à emprunter chaque année sur les marchés.
Et c’est précisément là que les choses se compliquent.
On peut annuler une créance, pas la méfiance
Depuis quelques semaines, les marchés nous envoient un avertissement très clair.
Le rendement de l’OAT française à 10 ans a dépassé les 4 %, atteignant le 14 août 4,042 %, un niveau que nous n’avions plus observé depuis 2009. Plus inquiétant encore : le taux à 30 ans avoisine désormais 4,84 %.
Dans le même temps, l’écart entre les taux français et allemands est remonté autour de 84 points de base. La France emprunte même désormais plus cher que l’Italie et sensiblement plus cher que la Grèce, le Portugal ou l’Espagne.
Pourquoi ?
Parce que les investisseurs commencent à douter.
Ils observent une dette publique qui continue d’augmenter, un déficit qui ne se réduit pas, une croissance quasiment inexistante et une situation politique qui ne permet toujours pas d’apporter de réponse crédible à ces déséquilibres.
Dans un tel contexte, annoncer que l’on pourrait décider unilatéralement qu’une partie de la dette ne sera jamais remboursée serait évidemment catastrophique.
Car les investisseurs se poseraient immédiatement une question très simple : si la France annule aujourd’hui la dette détenue par sa banque centrale, qu’est-ce qui garantit qu’elle ne décidera pas demain d’en faire autant avec d’autres créanciers ? Et lorsqu’un prêteur commence à douter d’être remboursé, il ne prête plus. Ou alors il exige un taux d’intérêt beaucoup plus élevé.
Voilà le véritable danger.
Le remède pourrait accélérer la crise
Nous sommes déjà entrés dans un cercle particulièrement dangereux.
Les taux d’intérêt augmentent.
Cette hausse renchérit le financement de l’État, mais également celui des entreprises et des ménages. L’investissement ralentit, l’immobilier souffre, la croissance se tasse davantage et le chômage augmente.
Or, lorsque la croissance ralentit, les recettes fiscales progressent moins vite, tandis que certaines dépenses publiques augmentent.
Le déficit se creuse donc à nouveau. Et l’État doit encore davantage emprunter.
C’est exactement le cercle pernicieux qu’il fallait éviter.
Dans ce contexte, remettre en cause le remboursement d’une partie de la dette reviendrait à jeter de l’huile sur le feu.
La charge annuelle des intérêts de la dette publique française devrait déjà avoisiner 70 milliards d’euros cette année et pourrait prochainement dépasser les 100 milliards.
Plus les taux montent, plus cette facture devient lourde.
Faire exploser la prime de risque française au nom de la réduction de la dette serait donc pour le moins paradoxal.
Et la France n’est pas seule dans la zone euro
Il existe également un autre problème, souvent oublié dans ce débat.
La Banque de France n’est pas une banque centrale totalement indépendante du reste de l’Europe monétaire. Elle appartient à l’Eurosystème, aux côtés de la Banque centrale européenne et des autres banques centrales nationales.
Imaginer que la France puisse décider seule d’effacer une partie de ses obligations détenues par sa banque centrale reviendrait donc à ouvrir une boîte de Pandore.
Pourquoi la France pourrait-elle le faire et pas l’Italie ? Pourquoi pas l’Espagne ? Pourquoi pas la Belgique ?
Très rapidement, ce n’est plus seulement la crédibilité de la dette française qui serait en cause, mais celle de l’ensemble de l’architecture monétaire européenne.
Et lorsqu’une monnaie commence à perdre sa crédibilité, les conséquences peuvent être autrement plus graves que le problème que l’on cherchait initialement à résoudre.
L’histoire devrait pourtant nous servir de leçon
Les annulations ou les restructurations de dettes souveraines ne sont évidemment pas nouvelles. De la Russie après 1917 à l’Amérique latine dans les années 1980, en passant plus récemment par la Grèce, l’histoire économique en offre de nombreux exemples.
Bien sûr, la France n’est ni le Venezuela ni la Grèce.
Mais une leçon demeure : une crise de dette ne s’efface jamais gratuitement.
La Grèce a fini par retrouver le chemin de la croissance, mais après un effondrement de son PIB d’environ 28 % hors inflation. Et, au premier trimestre 2026, son PIB réel restait encore inférieur de 13,6 % à son niveau de 2008.
Voilà ce que signifie réellement une crise de confiance sur une dette souveraine : ce n’est pas un simple jeu comptable ; ce sont des entreprises qui ferment, des investissements qui disparaissent, du chômage supplémentaire et des années de croissance perdues.
Le problème n’est pas de supprimer la dette, mais d’arrêter d’en fabriquer
Surtout, l’annulation ne répond absolument pas à la question essentielle : pourquoi la dette française continue-t-elle d’augmenter ?
Sur les six premiers mois de 2026, le seul déficit de l’État a déjà atteint 106,8 milliards d’euros. Le déficit public pourrait approcher 6 % du PIB cette année et la dette dépasser 120 % du PIB.
Même si nous trouvions demain un moyen miraculeux d’effacer plusieurs centaines de milliards d’euros, que se passerait-il si nous continuions ensuite à accumuler 150 ou 200 milliards de dette supplémentaire chaque année ? Quelques années plus tard, nous nous retrouverions exactement au même endroit.
Voilà pourquoi le véritable sujet n’est pas l’annulation de la dette. Il est celui de notre capacité à cesser d’en créer toujours davantage.
Cela suppose évidemment de retrouver de la croissance, mais également de réduire réellement les dépenses publiques de fonctionnement, plutôt que de répondre systématiquement aux dérapages budgétaires par de nouveaux impôts.
La France peut encore éviter une véritable crise financière.
Mais pour cela, elle doit retrouver ce qu’elle est précisément en train de perdre : la confiance.
Car on peut toujours restructurer une dette. On peut modifier sa maturité. On peut même, dans certaines circonstances exceptionnelles, en annuler une partie. Mais une fois la confiance détruite, il est beaucoup plus difficile de la reconstruire.
Et c’est bien là que réside aujourd’hui le principal danger pour la France.
