La Chronique Agora

Accord UE-Mercosur : une signature malgré l’opposition française

Après des décennies de négociations et en dépit des protestations agricoles en France, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur a été signé. Il ouvre notamment de nouvelles perspectives pour l’industrie automobile européenne, tout en soulevant d’importants enjeux géopolitiques et commerciaux.

Malgré les manifestations d’agriculteurs opposés à l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne, et en dépit de l’hostilité affichée par le président français, l’accord avec le Mercosur a finalement été signé après des décennies de négociations. La question est désormais de savoir quelle sera la prochaine étape.

Cet accord prévoit la suppression des droits de douane sur près de 160 milliards d’euros de marchandises et de services échangés entre les deux blocs commerciaux. Le Brésil et l’Argentine constituent les principaux partenaires du Mercosur, deux pays aujourd’hui dirigés par des gouvernements aux orientations politiques très différentes : d’un côté, l’approche résolument libérale du président argentin Javier Milei ; de l’autre, les politiques nettement plus protectionnistes et marquées à gauche de Luiz Inácio Lula da Silva.

Au cours des dix dernières années, c’est toutefois surtout l’Union européenne qui a freiné la conclusion de l’accord, sous la pression des éleveurs français et irlandais, inquiets de la concurrence du bœuf argentin et brésilien. On peut d’ailleurs s’étonner que certains agriculteurs français aient protesté contre cet accord en déversant du lait, alors même que les produits laitiers ne sont pas concernés par le texte.

Les constructeurs automobiles allemands ont, quant à eux, fortement plaidé en faveur de l’accord UE-Mercosur. Celui-ci prévoit en effet l’élimination ou la réduction substantielle de droits de douane pouvant atteindre jusqu’à 35 % sur les automobiles exportées vers l’Amérique du Sud, un marché clé pour les véhicules européens à plus forte valeur ajoutée. Cette ouverture renforce leur position concurrentielle face aux producteurs locaux et asiatiques, tout en garantissant un meilleur accès à une zone économique en croissance.

Les constructeurs français pourraient également tirer profit de cet accord. Bien qu’ils exportent aujourd’hui moins que leurs homologues allemands, la baisse des barrières tarifaires facilite l’exportation de véhicules, de composants et de technologies — notamment électriques et hybrides — tout en renforçant l’intégration des chaînes de valeur et les opportunités d’investissement dans la région du Mercosur.

Les enjeux de l’accord ne se limitent toutefois pas au seul secteur automobile. À travers ce partenariat, l’Union européenne cherche aussi à contenir l’influence croissante de la Chine en Amérique du Sud. Pékin a considérablement renforcé sa présence dans la région en combinant commerce, investissements et diplomatie. La Chine a accru ses importations de matières premières (soja, métaux, pétrole) tout en inondant les marchés locaux de biens manufacturés, devenant l’un des principaux partenaires commerciaux de plusieurs pays sud-américains.

Parallèlement, elle a financé de vastes projets d’infrastructures — ports, chemins de fer, énergie, télécommunications — via des prêts et des projets « clés en main », généralement sans les conditions politiques associées aux financements occidentaux. Enfin, grâce à une diplomatie active, marquée par des accords bilatéraux, des coopérations technologiques et l’intégration de pays sud-américains aux Nouvelles Routes de la soie, la Chine s’est imposée comme un acteur économique et politique majeur sur le continent.

La prochaine étape pour l’accord de libre-échange UE-Mercosur sera son approbation par le Parlement européen. Selon les estimations, au moins 301 députés devraient s’y opposer, tandis que 319 eurodéputés seraient favorables au texte. Une marge étroite qui montre à quel point le Parlement est divisé et qui laisse aux députés indécis ou non déclarés la possibilité de faire basculer le vote.

Même si la France ne ratifie probablement jamais l’accord, celui-ci pourrait néanmoins entrer en vigueur sans adoption complète par l’ensemble des États membres. Dans ce cas, les réductions tarifaires, l’accès au marché et la facilitation des échanges continueraient de s’appliquer, malgré la persistance attendue des tensions politiques à Paris.

Il s’agit d’une victoire rare pour l’Union européenne, non seulement parce que cet accord était en négociation depuis les années 1990, mais aussi parce qu’il démontre que Bruxelles reste capable de faire aboutir des projets d’envergure.

L’échec de l’accord TTIP avec les États-Unis dans les années 2010 avait déjà illustré la montée du protectionnisme, aussi bien à gauche qu’à droite et au centre de l’échiquier politique. Malgré l’actuelle dynamique de centre-droit à Bruxelles, rien ne garantit que l’Europe poursuivra durablement sur la voie de l’expansion du libre-échange, d’autant plus qu’elle demeure confrontée à l’incertitude liée à Donald Trump et à sa propension à imposer des droits de douane de manière imprévisible.

Dans ce contexte, l’accord UE-Mercosur apparaît comme une bouffée d’air frais, à un moment où les relations commerciales et les constructeurs automobiles européens ont désespérément besoin d’un signal positif. Profitons de cet élan pour aller de l’avant.

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