La Chronique Agora

Trump, ou l’héritage du pouvoir sans limites

donald-trump-maison-blanche

Presidential Desk, Oval Office, US President's Room, American History, Executive Office, Washington DC, Official Desk, Presidential Seal, White House Interior

Donald Trump a peut-être raté son « âge d’or », ses coupes budgétaires et sa lutte contre l’inflation. Mais il a réussi quelque chose de bien plus durable : repousser les limites du pouvoir présidentiel. Et ses successeurs, démocrates comme républicains, ne semblent pas pressés de les remettre en place.

« Trump a profondément changé la manière dont fonctionne le gouvernement… Un futur président ne devrait pas hésiter à en faire autant. » — Un militant progressiste, cité dans Perspectives

Que faut-il en penser ? Que faut-il croire ? Comment relier entre eux tous ces éléments épars ?

Ils sont si nombreux à graviter autour de Donald J. Trump qu’il vaut la peine de prendre une heure, au calme, pour se demander qui est réellement cet homme, ce qu’il cherche vraiment à accomplir et quel champ de ruines il laissera derrière lui. Comme tous les grands chefs que les siècles ont produits, Trump n’est pas du genre à quitter la scène en laissant le décor dans l’état où il l’a trouvé.

Le grand chef lui-même a proclamé que son pouvoir ne connaissait « aucune limite », et cela fait un an et demi qu’il s’emploie à le démontrer. Or, voici ce qu’écrit Perspectives :

« Sans le vouloir, il a peut-être semé les graines d’une nouvelle ère progressiste. Les branches militantes du Roosevelt Institute, du Center for American Progress et d’autres organisations influentes de la gauche dressent déjà la liste des moyens par lesquels un président démocrate pourrait utiliser l’extraordinaire pouvoir exécutif dont Trump s’est emparé. »

Une chose paraît presque certaine : si les républicains devaient se présenter devant les électeurs ce matin même, ils seraient balayés. Ils ont raté les coupes budgétaires ; raté les droits de douane réciproques ; raté leur offensive contre l’Iran. Ils ont raté la lutte contre l’inflation et la baisse des prix. Ils ont complètement raté leur « âge d’or » : la croissance du PIB est désormais plus faible que sous Biden, et les créations d’emplois ralentissent elles aussi. Trump a même raté une simple rencontre avec Meloni. Il a raté la rénovation du bassin de Washington. Et, ce matin encore, le gallon d’essence coûte un dollar de plus qu’au début de l’année.

Donald Trump a toujours été l’éléphant lâché dans un magasin de porcelaine — précisément l’animal que les électeurs avaient souhaité. « Aller vite et casser des choses » résumait toute sa philosophie du pouvoir. Cette méthode a constamment déstabilisé ses adversaires : à peine avaient-ils compris un scandale qu’il était déjà passé au suivant.

Mais pour prendre la mesure de Trump, il ne faut pas s’intéresser à ce que les gens pensent qu’il fait, ni même à ce qu’il s’imagine lui-même accomplir. Il faut considérer son rôle historique. L’Histoire — ou, disons, les grandes dynamiques aveugles qui la traversent — semble l’avoir porté au pouvoir dans un seul but : rogner la puissance de l’empire américain. C’est l’hypothèse sur laquelle nous travaillons depuis deux ans, et elle a remarquablement bien résisté aux faits.

En tant que jouet de l’Histoire, cependant, Trump n’a absolument rien raté.

Et sa réussite la plus éclatante est passée presque inaperçue. Chacun de ses actes étonne, amuse, révulse ou enthousiasme des millions de ses semblables. La presse et toute la corporation des faiseurs d’opinion passent leurs journées à tenter de deviner ce qu’il fera ensuite, pourquoi il le fera et à quelle catastrophe cela conduira. Il est devenu le nombril de l’univers. Tous sont ensorcelés par lui. Ils scrutent ses mains à la recherche des tremblements de l’âge, tendent l’oreille pour déceler dans sa voix les signes d’une sénilité naissante et dissèquent ses messages publiés au cœur de la nuit pour y trouver la preuve de sa folie. Va-t-il de nouveau frapper l’Iran ? Limoger Hegseth ? De quelle manière s’enrichit-il grâce à ses propres décrets ?

Tout tourne autour de lui — jusqu’à la dernière syllabe. Et la foule s’imagine que ce spectacle prendra fin dans quelques années, après quoi Washington retournera à son ancienne normalité. Mais grâce à Trump, les responsables politiques des deux camps ont désormais goûté à l’ivresse d’un pouvoir pur, sans limites. Des institutions autrefois plus ou moins indépendantes ont été attelées au service du chef de l’exécutif : pour châtier ses ennemis, exécuter ses caprices sans même un signe d’approbation du Congrès ou simplement se prosterner devant lui dans une adulation dégradante.

Les questions de guerre et de paix sont tranchées en pleine nuit, au gré des caprices du président. Les journalistes sont vertement tancés. Des hommes sont chassés de leur emploi. Des agences entières sont créées ou supprimées sans que l’autorisation du pouvoir législatif soit sollicitée. Des gens sont tués. D’autres sont sortis de prison. D’autres encore sont raflés et expulsés. Des négociations d’une importance capitale sont confiées à des proches inexpérimentés. Un jour, nous avons un traité ; le lendemain, ils jurent de réduire le pays en cendres. USA Today rapporte :

« Trump menace de nouveau l’Iran et prévient que le pays ‘n’existera plus’

Les tensions au Moyen-Orient ont continué de s’aggraver le 28 juin, l’Iran ayant pris pour cible des bases militaires américaines au Koweït et à Bahreïn, tandis que la reprise des hostilités dans la région entrait dans sa quatrième journée consécutive.

L’intensification des attaques a encore fragilisé l’accord provisoire, déjà de plus en plus précaire, conclu entre les États-Unis et l’Iran pour mettre fin à la guerre. »

Les présidents américains ont toujours joui d’une certaine liberté d’action. Mais jusqu’à l’arrivée du 47e président, ils étaient bridés par leur entourage, par les usages, par certains principes ou par la Constitution. Trump, lui, a étiré l’étoffe du pouvoir exécutif jusqu’à lui donner les dimensions de son propre appétit. Et désormais, démocrates comme républicains, chacun lorgnant avec convoitise la Maison-Blanche, brûlent de voir à quoi ce vêtement ressemblera une fois passé sur leurs épaules. Ils n’ont pas la moindre intention de le plier et de le ranger dans un placard. Non : ils porteront cette pourpre tapageuse avec autant de plaisir que Trump. Sans doute même davantage.

Selon Dana Milbank, les démocrates ont déjà dressé leur liste de souhaits pour mettre à profit cette nouvelle et confortable autorité : un système de santé public financé par les caisses fédérales ; des épiceries, des banques et des pharmacies publiques ; le démantèlement des monopoles ; la saisie des brevets ; la nationalisation pure et simple des entreprises jugées stratégiques — à commencer par celles de l’intelligence artificielle ; l’encadrement des loyers d’un océan à l’autre ; des logements construits par l’État fédéral ; des restrictions d’électricité imposées aux centres de données ; de nouveaux impôts sur les riches ; des crèches ; une protection des consommateurs poussée à plein régime — et bien davantage encore.

« Aucune limite », scandaient les fidèles du mouvement MAGA. Ils risquent de trouver la Maison-Blanche sans limites beaucoup moins séduisante lorsqu’elle sera passée aux mains de leurs ennemis.

Mais l’œuvre de l’Histoire, elle, se poursuivra sans être troublée.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile