La Chronique Agora

Les superhéros sont fatigués

G20 2018

Les banques centrales sont devenues des héros des temps modernes… mais des héros de quoi, à quel titre… et pour combien de temps ?

Lors du G20 Finances, qui s’est tenu les 8 et 9 juin au Japon, les ministres des Finances, banquiers centraux et dirigeants financiers de la planète ont tenté de faire bonne figure face à la situation calamiteuse de l’économie mondiale. Cela n’a nullement retenu l’attention de vos médias : pas besoin de censure, l’ignorance suffit !

L’intensification de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis a été le principal sujet de discussion lors des réunions.

Les fonctionnaires de l’illusion se sont également disputés pour le libellé d’un communiqué final sur la manière de décrire leurs préoccupations pour la croissance mondiale.

Tout en signalant que cela semble « se stabiliser », ils ont également averti que la balance des risques penchait vers la baisse.

Puis vinrent les rodomontades habituelles : « plus important encore, les tensions commerciales et géopolitiques se sont intensifiées. Nous continuerons de faire face à ces risques et sommes prêts à prendre d’autres mesures », a déclaré le communiqué.

Il faut poser les vraies questions

D’où viendra l’action pour éviter une nouvelle récession mondiale ? Des toutes-puissantes banques centrales du monde, semble-t-il.

« Les banques centrales sont des héros », a déclaré le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, à Bloomberg Television lors d’une réunion au cours de ses entretiens.

« La question est : qu’ont-elles dans leur d’arsenal, ont-elles encore des munitions, combien de balles, en particulier combien d’argent ? »

Notez tout de suite la mystification : « combien d’argent » ? Comme si les banques centrales avaient de l’argent ! Elles n’ont rien du tout, elles créent de l’argent ex nihilo !

La vraie question n’est donc pas celle-là… mais bien sûr, il ne faut surtout pas la formuler. La vraie question que les banques centrales devraient se poser, c’est : pendant combien de temps notre magie, nos petits tours, vont-ils encore marcher ? Quand les initiés d’abord, le public ensuite, vont-ils cesser de croire à notre toute-puissance ?

L’histoire est une sorte de processus de dévoilement.

Certes, la connaissance est toujours en retard sur le réel, mais elle progresse. On comprend maintenant beaucoup mieux ce qu’il s’est passé lors de la crise de 2008.

On sait que les subprime n’ont été qu’un prétexte, que le problème de fond c’est le surendettement, le système international opaque, l’ignorance sur ce qui fait monnaie ou ne le fait pas.

On sait que la vulnérabilité, ce ne sont pas les fonds propres ou les pertes des banques mais les refinancements – et en particulier le shadow banking en « dollars » hors des Etats-Unis.

La connaissance progresse et l’idée que les QE ont une efficacité douteuse, relative, simplement parce que l’on y croyait – eh bien, cette idée se répand. Le doute s’insinue.

On sait aussi, les travaux le prouvent à l’évidence, que le QE1 a été un peu efficace, le QE2 un peu moins et le QE3 pas du tout. C’est d’ailleurs la raison qui a poussé les autorités à décréter que la balance des risques/récompenses des interventions était devenue défavorable. Plus d’inconvénients que de bénéfices à continuer.

Un ordre illégitime

La reprise depuis la fin de la Grande Récession à la mi-2009 a atteint sa dixième année, ce qui en fait la plus longue depuis 75 ans. Mais c’est aussi la reprise la plus faible depuis 1945.

La croissance tendancielle du PIB réel et les investissements des entreprises restent bien inférieurs à ceux d’avant 2007. La reprise n’a été que cosmétique ; elle n’a profité qu’à une catégorie bien précise de la population, les 1%, et un peu aux 10% suivants.

Les autres vivent plus mal. L’inflation, la hausse des prix et des revenus, n’a concerné que les prix et les rendements des actifs financiers.

En son temps, la reine d’Angleterre a fait de Greenspan un chevalier de l’empire britannique. Bernanke, lorsque la crise a été stoppée dans ses manifestations superficielles, a déclaré : « nous avons sauvé le monde ». Aujourd’hui, un fonctionnaire international de haut rang surenchérit sur l’emphase et tonitrue : « les banques centrales sont des héros ».

Je pense que ce sont des héros des temps modernes – vous savez, ces temps orwelliens où tout est inversé, où les mots disent le contraire de ce qu’ils signifient. Les banquiers centraux sont les anti-héros des temps modernes. Un peu comme les jeunes des banlieues sont pour François Hollande l’avenir de la France. Voire.

Il suffit de lire sans idée préconçue les résultats des consultations électorales, de descendre dans les rues, de lire les médias non aux ordres et, en France, de se promener le samedi pour constater en quoi les banquiers centraux sont des héros :

Ils sont les héros du conservatisme de l’ordre ancien, de cet ordre devenu illégitime, devenu cynique et surexploiteur, de cet ordre qui a glissé dans la perversion, de cet ordre hyper-inégalitaire qui est un pur désordre dont ils ne se rendent même pas compte qu’ils le détruisent plus lentement, certes, mais plus sûrement. Plus lentement mais plus sûrement que s’ils avaient laissé la crise faire son travail d’assainissement en 2008.

En d’autres termes, quelles armes de politique monétaire les grandes banques centrales ont-elles encore à leur disposition après 10 ans de maintien des taux directeurs près de zéro, voire au-dessous de zéro, et après des injections massives d’argent par le biais d’un « assouplissement quantitatif », par le rachat de toutes les dettes des gouvernements et des entreprises auprès des banques afin de les encourager à prêter pour investir ?

Certains vont vous donner des réponses abstraites, mathématiques. On peut faire plus, c’est-à-dire inventer les taux négatifs, mettre en place l’argent fondant, supprimer le cash, doubler les achats de titres longs, passer des achats de dettes aux achats d’actions, imposer la fameuse Théorie monétaire moderne (TMM) sans dire son nom…

Je soutiens que l’épuisement des munitions n’est pas mathématique ; il est psychologique, sociologique, politique et surtout moral.

On a fait un grand chemin dans la destruction, dans le contrôle, dans le mensonge… et ce qui est fait, on ne peut le refaire, on ne peut repartir à zéro. Les amortisseurs sociaux, les vrais, qui se définissent en termes de seuils de tolérance, sont usés.

Nos systèmes s’autodétruisent à certains endroits silencieusement et à d’autres, comme aux Etats-Unis, dans le fracas – car il y a quelquefois des coïncidences, c’est-à-dire des Trump ou des Macron qui viennent à point pour accélérer les chaos en cours.

Les apprentis sorciers héroïques ont-ils encore un tour dans leur manche ? Peuvent-ils produire un rideau diafoirique de fumée monétaire, peuvent-ils prononcer quelques incantations mystérieuses dignes des fameux mystères des temps anciens ?

Nous sommes sur le point de le savoir aux Etats-Unis, comme nous le verrons demain.

Le pacte faustien des banques centrales

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