Les Américains aiment railler l’étatisme français. Mais quand Washington vole au secours de Wall Street ou s’offre des participations dans les entreprises, leurs convictions libérales deviennent soudain beaucoup plus souples.
La France semble partir à vau-l’eau. Du moins, à en croire Internet… Les vidéos se sont succédé pour le prouver. CNN :
« Des manifestations massives. Des adolescents blessés. Les élèves français préviennent : ce n’est qu’un début. »
iHeart :
« En France, les manifestations contre les mauvaises conditions de scolarité se poursuivent. »
CBS News :
« À Paris, des affrontements opposent les forces de l’ordre aux lycéens.
En France, certains établissements publics sont fermés depuis lundi et ne rouvriront que la semaine prochaine, alors que les manifestations étudiantes et syndicales se poursuivent dans tout le pays depuis trois semaines. Reportage d’Aiden Stretch à Paris. »
Les élèves ont leurs raisons de se plaindre : leurs établissements laisseraient à désirer, et les bons professeurs ne seraient pas assez nombreux. Il y a aussi la question de « l’immigration ». Les écoles les plus mal loties se trouvent dans les quartiers les plus défavorisés, là où vivent les « immigrés ». Beaucoup viennent d’Afrique et du Moyen-Orient. Leur « intégration » ne s’est peut-être pas très bien passée.
Le véritable problème — s’il y en a un — ne tient probablement ni aux conditions de scolarité ni à « l’intégration » en tant que telle. Mais attendre des élèves — ou des électeurs américains — qu’ils se livrent à un « examen réfléchi » de l’origine de leurs difficultés, c’est un peu comme demander à un lévrier de faire des claquettes. C’est probablement trop leur demander.
Puisqu’ils ne le feront pas, nous allons nous en charger. Autrement dit, nous allons procéder à un examen réfléchi de ce qui les met réellement en colère.
Pour faire un parallèle avec la situation aux États-Unis… Ni les élèves qui manifestent en France, ni les électeurs américains ne comprennent nécessairement le problème. Mais tous se lamentent en réclamant que le gouvernement « fasse quelque chose ». Et, des deux côtés de l’Atlantique, les gouvernants vont faire la seule chose dont ils sont capables — à moins de résoudre réellement le problème, ce qu’ils ne feront pas : dépenser de l’argent qu’ils n’ont pas pour des choses dont ils n’ont pas besoin… ce qui est précisément à l’origine des maux dont tout le monde se plaint.
Oui, nous parlons du bon vieux socialisme. Qu’est-ce que le socialisme ? Prenons un exemple. On aurait pu laisser les gens se débrouiller face au COVID, comme ils le faisaient pour tout le reste, de la pneumonie aux pellicules. Mais l’équipe Trump a fait de ce problème individuel une affaire collective. Peu de gens étaient réellement en danger ; ils auraient pu prendre des précautions raisonnables. Au lieu de cela, la société tout entière a subi les confinements, puis l’inflation et l’endettement provoqués par les distributions d’argent des administrations Trump et Biden.
Autre exemple de socialisme pratiqué par les deux partis américains : vous souvenez-vous de la crise financière de 2008-2009 ? Les propriétaires avaient trop dépensé. Les prêteurs avaient trop prêté. Et, avec la baisse des prix de l’immobilier, les uns comme les autres se retrouvaient au bord de la faillite. Le Congrès américain est rapidement intervenu, avec la bénédiction de l’administration de George W. Bush. Il a renfloué Wall Street et laissé les propriétaires aller vivre chez leurs beaux-parents. Il a « socialisé » les pertes des prêteurs en les faisant supporter aux contribuables. Les propriétaires, eux, ont pu mettre en pratique les vertus de l’individualisme à l’américaine.
Les Américains aiment à penser qu’ils sont pleins de bon sens et que les Français ne le sont pas. Les Français seraient tous des « socialistes ». Ils n’auraient même pas de mot pour dire « entrepreneur », aurait fait remarquer Bush entre deux bouchées de freedom fries — ces frites rebaptisées ainsi pour ne plus avoir à les appeler « French fries ».
Les Américains, en revanche, n’ont jamais pensé le moindre mal d’eux-mêmes. Pourtant, les différences de fond sont peu nombreuses et elles s’estompent. Dans les deux pays, l’État a largement pris en main les retraites, les soins médicaux, les conditions d’emploi, le transport ferroviaire de voyageurs, la lutte contre la pauvreté, l’indemnisation du chômage, l’éducation… et bien d’autres choses encore.
Une différence importante tenait au fait que l’État français était devenu directement propriétaire de nombreuses entreprises, dont EDF et le constructeur automobile Renault. Mais posséder ces entreprises s’est révélé être davantage un fardeau qu’un avantage. Elles perdaient de l’argent. Leurs salariés faisaient grève. Les trains s’obstinaient à ne pas respecter les horaires officiels.
Dans les années 1990, la France a lancé un vaste programme de cessions qui se poursuit aujourd’hui. Mais tandis que les Français vendent leurs participations, les États-Unis achètent des actions à tour de bras, aux cours les plus élevés de l’histoire. Il y a quelques années, un républicain qui aurait proposé que l’État devienne propriétaire des « moyens de production » se serait fait mettre à la porte du Rotary Club. Aujourd’hui, l’État américain détient déjà des participations dans trente entreprises — dans l’acier, les semi-conducteurs, les minerais critiques et d’autres secteurs — et s’apprête à réaliser un nouvel investissement de taille. Selon Copilot :
« Le gouvernement américain investit dans un nouveau chantier naval à Baltimore pour accroître la production de sous-marins. Il en détiendra 40 %. »
Les deux partis comme le public semblent y être favorables. US News & World Report :
« Le socialisme n’a jamais été aussi populaire aux États-Unis, selon un sondage.
Une nouvelle enquête Gallup montre que 43 % des Américains ont une opinion favorable du socialisme, soit le niveau le plus élevé depuis le lancement de cette enquête en 2010. »
Notre ami M. N. Gordon apporte quelques précisions :
« Qu’il s’agisse de plafonner le prix des médicaments sur ordonnance, les frais de garde d’enfants ou les taux d’intérêt des cartes de crédit, les Américains supplient le gouvernement d’intervenir pour fixer les prix…
Cette demande se retrouve dans presque toutes les catégories de population. Le sondage montre que 66 % des démocrates, 56 % des électeurs gagnant plus de 100 000 dollars par an et 60 % de ceux qui gagnent moins de 50 000 dollars souhaitent un plafonnement des prix dans la santé. L’âge ne change pas grand-chose non plus : 58 % des 18-29 ans et 56 % des plus de 65 ans estiment qu’il faut recourir à la contrainte pour maîtriser les coûts. »
Tout cela va et vient par cycles. Ceux dont le socialisme a ruiné la vie ne veulent plus en entendre parler. Mais ceux qui ne l’ont jamais connu peuvent s’imaginer qu’il multipliera miraculeusement les pains et les poissons ; ils ont hâte de voir l’État prendre davantage les choses en main. Ils sont particulièrement friands du contrôle des prix… jusqu’à ce qu’ils aient connu les rayons vides qu’il finit inévitablement par provoquer.
