La Chronique Agora

Rien ne tourne plus rond

Les dirigeants qui pensent défendre ou restaurer un empire contribuent souvent, sans le vouloir, à précipiter son déclin. De Cromwell à Napoléon, et peut-être aujourd’hui de Washington à Donald Trump, les ambitions personnelles et les réflexes impériaux se heurtent à une dynamique historique plus vaste — celle des empires vieillissants qui, en cherchant à préserver leur puissance, accélèrent leur propre chute.

« Toutes les personnes qui ont été tuées par des bombes au bord des routes. Elles sont mortes et aujourd’hui elles se promènent sans jambes. » – Donald Trump

Observons à nouveau l’hypothèse qui est au centre de notre tableau d’ensemble : les grands hommes de l’histoire ont beau avoir un plan et un objectif dont ils ont bien conscience, beaucoup d’entre eux jouent également un rôle historique qui est bien plus important.

Cela m’est venu à l’esprit en lisant ce gros titre de Harici :

« Les économistes Richard Wolf et Michael Hudson ont considéré l’intervention militaire américaine en Iran comme un acte géopolitique désespéré pour tenter de ralentir la chute de l’empire. »

Comme nous, ils ont étudié les décisions politiques américaines à la lumière d’un empire qui s’effondre. Dans un contexte où il n’est plus ni flexible ni dynamique, un empire gériatrique essaie de se protéger, pour conserver ce qu’il a, son statut et sa richesse aussi longtemps que possible.

Et avec un tel arsenal sous la main, il commence à se demander ceci : quel désagrément ne pourrait-on éliminer en tapant sur quelqu’un ?

Vous n’appréciez pas la politique sur l’immigration pratiquée par un pays étranger ? Assommez-le à coups de tarifs douaniers. Vous n’appréciez pas la façon dont il gère les cartels de la drogue ? Assommez-le à coups de sanctions. Vous n’appréciez pas la façon dont il refuse de renoncer à sa souveraineté nationale ? Assommez-le à coup de bombes et de missiles.

Mais ces démarches ne ralentissent pas l’effondrement de l’empire. Elles l’accélèrent. Toutes ces agressions engendrent des ennemis et coûtent de l’argent.

Selon Fortune :

« ‘Cela ne peut pas durer’ : Les États-Unis ont emprunté 50 Mds$ par semaine ces cinq derniers mois, déclare le CBO. »

Et en faisant évoluer l’économie vers la castagne, au lieu de produire des choses que les gens veulent et dont ils ont besoin, le vrai rendement utile diminue.

Ensuite, l’économie de l’empire se détraque rapidement, globalement, dans un contexte où l’inflation, la dette et les crises monétaires sapent les vraies activités économiques et affaiblissent la capacité de l’empire à se défendre.

Le Grand Chef imagine peut-être qu’il restitue sa grandeur à l’Amérique. Peut-être qu’il le fait… mais il pourrait aussi être la dupe de l’Histoire dont le vrai rôle est très différent.

Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, Oliver Cromwell, un officier de cavalerie compétent, a mené les Têtes-Rondes [NDLR : surnom donné aux puritains partisans du Parlement d’Angleterre pendant la première révolution anglaise] dans leurs combats contre les Cavaliers [NDLR : royalistes partisans du roi Charles Ier]. Et c’est lui qui a signé l’ordre de décapiter le roi Charles Ier.

Cromwell pensait accomplir l’œuvre de Dieu. L’objectif dont il avait conscience était peut-être de débarrasser l’Angleterre des royalistes, mais il s’est laissé séduire par le pouvoir et s’est mis à se comporter lui-même comme un royaliste. Les autres ont commencé à l’appeler « Votre Altesse ». Et en tant que Lord-Protecteur [NDLR : titre qui désignait le « chef du gouvernement »], il percevait un salaire qui ferait pâlir d’envie Trump : environ 20 millions de dollars actuels.

Les Anglais ont été horrifiés par sa cruauté et ébranlés par le chaos et le désordre qu’il a engendrés. Par inadvertance, il a ouvert la porte au retour du roi Charles II, et à l’instauration de la monarchie constitutionnelle en Angleterre.

En 1658, Cromwell est mort de causes naturelles. Mais la situation avait déjà évolué, à Londres et, en 1659, son corps a été exhumé pour être décapité.

Napoléon Bonaparte – lui aussi doué pour la guerre, et lui aussi au service d’un nouveau gouvernement républicain – a fichu une raclée aux Autrichiens, aux Espagnols, aux Prussiens et même aux Égyptiens. Et ensuite, extasié par son propre génie et fasciné par sa propre audace, il a décidé de s’en prendre à la Russie.

Ici, il convient de se souvenir de l’un des grands maîtres de la stratégie militaire, un homme qui a compris comment gagner des guerres sans livrer bataille.

En 1812, Barclay de Tolly, un Germano-balte, commandait la plus grande armée du tsar. Au lieu d’affronter Napoléon sur le champ de bataille, il a décidé de battre en retraite. Il a brûlé toutes les terres sous les pieds de la Grande Armée et l’a entraînée à l’intérieur du territoire russe. Quand Napoléon a compris qu’il s’était fait piéger, il était trop tard. Il avait été facile d’entrer en Russie, mais en sortir s’est avéré désastreux. Il a perdu environ 300 000 soldats, de froid, de faim, de maladies et aux mains de l’armée russe.

Quoi que Napoléon ait pensé accomplir, du point de vue de l’Histoire, son rôle aura été de ramener l’aristocratie française au pouvoir, alors que lui chassait les rats sur l’île de Sainte-Hélène. Au lieu de fonder une nouvelle Europe basée sur des victoires militaires, sa défaite a amorcé une longue période de paix et de prospérité inédites.

Il existe beaucoup d’autres exemples.

Woodrow Wilson affirmait avec grandiloquence qu’il faisait du monde un lieu plus sûr pour la démocratie. Mais, en grande partie à cause de ses ingérences, le monde est devenu bien moins sûr et bien moins démocratique. La Russie, l’Allemagne et l’Italie se sont toutes tournées vers le pouvoir d’un homme fort… et vers la guerre.

Et à présent, Donald Trump peut bien penser qu’il essaie de conclure un meilleur deal pour lui et ses concitoyens… ou pas.

Mais, si d’aventure il réussit à aller au bout de son mandat, son rôle historique, à notre avis, aura été de faire chuter le pouvoir impérial américain à des niveaux plus modestes.

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