La Chronique Agora

Le printemps des pénuries

Le pétrole monte, les dettes s’accumulent, les peuples encaissent. Sous la crise apparente se dessine une mécanique plus cruelle : quand l’économie ne tient plus debout, la guerre devient une politique de survie.

« Le mois d’avril est le mois le plus cruel. » — T.S. Eliot

Commençons par les cruelles dernières nouvelles en provenance d’Irlande. CBC rapporte :

« Les protestations contre le prix du carburant se poursuivent en Irlande : les stations-service sont à sec, les prix flambent dans le sillage du conflit au Moyen-Orient

Ger Hyland, président de l’Association irlandaise du transport routier, qui représente une partie des manifestants, dit comprendre leur détresse.

‘Ce sont des gens qui travaillent dur, qui tentent simplement de survivre et de maintenir leur entreprise à flot, comme nous tous ici, autour de cette table de négociation’, a-t-il déclaré.

‘Avec le coût du carburant, le coût des salaires, on ne peut plus continuer’, a confié Paddy Murray à RTE. ‘Nous avons besoin que quelqu’un nous aide. C’est à ça que servent les gouvernements — nous représenter. Nous sommes les types qui font tourner la machine. Nous sommes les types qui paient leurs impôts.’

Plus d’un tiers des 1 500 stations-service étaient à court de carburant samedi, et ce chiffre devait grimper en flèche si les barrages routiers demeuraient en place. »

Voilà qui est préoccupant.

L’Irlande est un îlot de calme et de bon sens, dans un monde en proie au chaos. Il n’y fait ni trop chaud, ni trop froid. Ni trop sec, ni trop humide. De notre maison, nous pouvons apercevoir un château du XIIIe siècle et une église abandonnée dans les années 1970. Au-delà, les eaux de la Blackwater River montent et descendent au rythme des marées, comme elles le font depuis des millénaires.

L’Irlande est une république qui se mêle de ses affaires. Pas de troupes au Moyen-Orient, en Extrême-Orient ou au Proche-Orient, pas de troupes à l’est d’Eden. Aucune crise financière à l’horizon non plus. Le ratio dette publique/PIB irlandais n’est que de 31 %, soit presque exactement celui des États-Unis il y a cinquante ans.

Le prix du carburant a grimpé sur l’île d’émeraude, comme partout ailleurs. Mais l’Irlande ne s’approvisionne pas en pétrole dans le Golfe : ses importations proviennent principalement de Norvège. Or, le pétrole est, disons, un liquide. Et quand son prix monte quelque part, il monte — comme le niveau de la mer — partout. Ainsi, même si Donald Trump proclame que les États-Unis « regorgent de pétrole », les prix augmentent partout, tandis que le blocus américain sur le blocus iranien se poursuit.

Et là commence une histoire plus cruelle encore, un récit que bien des voix finiront par conter…

Le système financier américain, sous l’emprise de sa monnaie de papier imprimée à volonté, est une machine à dettes. Il tourne au crédit… et au pétrole. Chaque injection de crédit fait gonfler l’économie, mais la dette enfle plus vite encore, car il faut toujours plus de crédit nouveau pour produire un dollar de PIB supplémentaire. Mais qu’on cesse d’injecter du crédit, ou qu’on se contente de faire monter le prix du pétrole, et c’est comme vider un ballon de son air : il retombe lourdement sur le sol.

Les peuples ne choisissent pas la guerre — pas comme on pourrait choisir un poulet rôti plutôt qu’un sandwich au salami. C’est la guerre qui les choisit, qui se présente à eux déguisée en meilleure option disponible. Pas nécessairement la meilleure pour « le Peuple », mais la meilleure pour ceux qui contrôlent « le Peuple ».

Et lorsque ces gens-là ont manipulé l’économie à coups de monnaie fictive et de taux d’intérêt artificiels — jusqu’au point où l’endettement dépasse toute capacité crédible de remboursement — quelle voie de sortie s’offre à eux ?

La guerre. Et l’inflation. L’ONU estime que les deux blocus pourraient précipiter 32,5 millions de personnes dans la pauvreté à travers le monde. La Banque mondiale prévoit un doublement de l’inflation actuelle.

Mais qu’importe ?

Le vrai choix est celui dont nous avons tant de fois traité : l’inflation ou la mort. Depuis le milieu des années 1980, la dette américaine croît quatre fois plus vite que le PIB censé la soutenir. Soit la croissance du crédit — de la dette — se poursuit, soit la valeur de cette dette s’effondre. Comme nous le rapportions hier, la dette américaine s’achemine vers 40 000 milliards de dollars, avec des charges d’intérêts annuelles de 2 000 milliards. Ajoutez les coûts d’une guerre impossible à gagner, et les déficits pourraient s’envoler jusqu’à 3 000 milliards.

Où trouver l’argent pour couvrir de telles dépenses ? Il n’existe pas. Mais qui osera le dire ? Et qui peut rester au pouvoir quand l’économie de la bulle agonise ?

Que faire alors ? Crier havoc, et lâcher les chiens de guerre ! Et que se déchaînent aussi les sangliers de l’inflation.

Telle est la véritable signification du conflit dans le Golfe. Il ne s’agit pas de pétrole. Il ne s’agit pas de « droits de passage ». Il ne s’agit pas de « la bombe ». Il s’agit du besoin de guerre — pour divertir les dieux, satisfaire des intérêts particuliers très puissants, et relancer par l’inflation une économie américaine à bout de souffle.

Demain, nous examinerons le nouveau projet de budget de Donald Trump… et verrons où cela nous mène.

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