La Chronique Agora

Pourquoi le socialisme séduit les enfants du capitalisme

Leurs parents ont bâti leur patrimoine grâce à l’économie de marché. Eux sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le socialisme. Ce fossé entre générations interroge autant les promesses de redistribution que notre façon de transmettre les clés de la réussite.

En général, j’essaie de laisser la politique en dehors de mes analyses boursières.

Selon les orientations retenues, les politiques économiques peuvent soutenir les marchés financiers ou, au contraire, les freiner.

Mais les actions ont enregistré de bonnes performances sous des administrations républicaines comme démocrates, y compris lorsque le pouvoir était partagé entre les deux partis.

Pourtant, je connais beaucoup de républicains qui désertent la Bourse lorsqu’un démocrate entre à la Maison-Blanche, et de démocrates qui font de même lorsqu’un républicain prend les commandes.

En règle générale, vos convictions politiques ne devraient pas dicter la gestion de votre portefeuille. Comme j’aime à le dire, les affaires l’emportent sur la politique.

Avec, toutefois, une réserve : ce principe a ses limites lorsque le système économique lui-même est remis en cause.

Le socialisme, lorsqu’il supprime la propriété privée et l’économie de marché, détruit les fondements de l’activité économique. Cuba, le Venezuela et l’ancienne Union soviétique en sont les exemples les plus évidents.

Les partisans américains du socialisme démocratique préfèrent citer les pays scandinaves. Mais leur modèle ne correspond pas tout à fait à l’image qu’ils en donnent.

Dans les années 1970, la Suède a porté ses taux marginaux d’imposition — ceux qui s’appliquent à la tranche supérieure des revenus — à des niveaux particulièrement élevés. Elle a même envisagé de transférer les bénéfices des entreprises à des fonds contrôlés par les syndicats.

Puis elle a changé de cap. À partir des années 1990, elle a engagé des réformes favorisant la déréglementation et le libre choix de l’établissement scolaire. Elle a également fini par supprimer les droits de succession.

Aux États-Unis, la réforme fiscale de 2017 a ramené le taux fédéral de l’impôt sur les sociétés à 21 %, un niveau comparable à ceux pratiqués dans les pays scandinaves.

Ces pays sont aujourd’hui des économies de marché dotées d’un État-providence généreux.

À écouter Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Alexandria Ocasio-Cortez, trois figures de la gauche américaine, on pourrait croire que leurs habitants bénéficient de nombreux services gratuits.

Ces services ont pourtant un coût. Et les citoyens en financent une large part.

Le Danemark, la Suède et la Norvège appliquent tous un taux normal de TVA de 25 %.

Le taux marginal de l’impôt sur le revenu y dépasse aussi 50 % à des niveaux de rémunération que beaucoup d’Américains associeraient à la classe moyenne.

En Suède, ce seuil se situe autour de 70 000 dollars de revenus annuels. Au Danemark, le taux maximal, d’environ 56 %, s’applique à partir de quelque 85 000 dollars.

Aux États-Unis, un salarié qui gagne 60 000 dollars par an relève d’une tranche fédérale d’imposition à 22 %.

Comment les jeunes Américains accueilleraient-ils une fiscalité de ce niveau, à laquelle s’ajoute la TVA sur leurs achats, en contrepartie de services publics plus étendus ?

C’est une partie du débat que les candidats se réclamant du socialisme démocratique abordent rarement. Ils préfèrent souvent mettre en avant la contribution des milliardaires.

Mais les chiffres montrent les limites de cette promesse.

Même si l’État fédéral confisquait la totalité du patrimoine des milliardaires américains, il ne récolterait « que » 8 400 milliards de dollars.

Je dis « que 8 400 milliards », parce que même une confiscation de cette ampleur, que je considère comme contraire à la Constitution, ne couvrirait pas la dette fédérale supplémentaire accumulée au cours des trois dernières années et demie. Encore moins les 34 000 milliards de dollars que coûterait, selon les estimations, Medicare for All sur dix ans — ce projet d’assurance maladie publique universelle.

Comment distinguer une économie capitaliste d’une économie socialiste ? L’économiste Ludwig von Mises proposait un critère simple : peut-on y acheter et vendre librement des actions en Bourse ?

Si la réponse est oui, le pays est capitaliste.

Les pays scandinaves possèdent d’ailleurs des marchés boursiers depuis plus d’un siècle et demi.

Lorsque les socialistes démocratiques américains appellent à « prendre le contrôle des moyens de production », cela concerne donc aussi les entreprises présentes dans votre portefeuille.

Et leur programme ne se limite pas à l’économie.

Il prévoit notamment de supprimer l’assurance maladie privée et de mettre fin aux dispositifs de contrôle de l’immigration. Sur le plan institutionnel, il propose d’abolir le collège électoral — le système de grands électeurs qui désigne le président des États-Unis —, d’élargir la Cour suprême pour en modifier les équilibres et de supprimer le Sénat. Il défend également l’octroi du statut d’État à Porto Rico et au district de Columbia, où se trouve Washington.

Autant de changements qui modifieraient profondément les institutions américaines et les contre-pouvoirs prévus par la Constitution.

Pourquoi ces idées trouvent-elles un écho ? D’après les sondages, elles séduisent notamment nos enfants et nos petits-enfants.

Les baby-boomers ont connu une réelle réussite économique. Collectivement, nous détenons environ 51 % du patrimoine des ménages américains, soit quelque 85 000 milliards de dollars, alors que nous ne représentons qu’un cinquième de la population.

En revanche, nous n’avons peut-être pas aussi bien réussi à expliquer à nos enfants comment ce patrimoine s’est construit.

Nous avons vu nos parents faire des sacrifices. Nous avons nous-mêmes dû nous battre pour améliorer notre sort. Et nous nous sommes promis que nos enfants auraient la vie plus facile.

Mais en leur épargnant certaines difficultés, beaucoup d’entre nous ont peut-être aussi limité leurs occasions d’apprendre à les surmonter.

Nous les avons protégés de l’échec, parfois au point de leur laisser trop peu de place pour essayer, se tromper et recommencer.

Or, ces expériences contribuent à développer la persévérance et l’autonomie. Sans elles, il peut être plus difficile d’affronter les déceptions et de trouver les moyens d’avancer.

Le risque est alors de voir toute difficulté comme la preuve d’un système « truqué ». Cela ne signifie pas que les critiques de ce système sont toutes infondées, ni que chacun dispose des mêmes chances au départ. Mais attribuer tous les échecs aux circonstances peut aussi conduire à sous-estimer sa propre capacité d’action.

Ce qui animait nos parents et nos grands-parents — la volonté de s’en sortir, le fait de compter sur soi-même, le refus de se résigner — a joué un rôle essentiel dans leur réussite, puis dans la nôtre.

L’auteur G. Michael Hopf résume cette idée dans une formule volontairement tranchée : « Les temps difficiles créent des hommes forts. Les hommes forts créent des temps prospères. Les temps prospères créent des hommes faibles. Et les hommes faibles créent des temps difficiles. »

Sans prendre cette formule au pied de la lettre, elle invite à réfléchir à ce qui se transmet d’une génération à l’autre.

La « Greatest Generation », cette génération d’Américains qui a traversé les sécheresses et les tempêtes de poussière du Dust Bowl dans les années 1930, la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, a été façonnée par les épreuves.

La génération Z, née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, a grandi dans un monde où la prospérité matérielle était beaucoup plus répandue. Son expérience est nécessairement différente.

Notre rôle est peut-être de transmettre ce que les générations précédentes nous ont appris, sans transformer cette expérience en leçon de morale : comment persévérer, surmonter un revers et construire progressivement son indépendance financière.

La bonne nouvelle, c’est que les jeunes d’aujourd’hui disposent aussi, pour se constituer un patrimoine, de possibilités que nous n’avions pas à leur âge.

Car même avec un emploi peu qualifié, il est aujourd’hui plus facile qu’autrefois d’accéder à l’investissement et de commencer à bâtir un capital.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile