La Chronique Agora

Le pétrole, aussi nocif dans ses flambées que dans ses chutes (2/2)

Close up of asphalt pouring from a container.

Le pétrole n’est pas seulement une matière première sensible aux crises internationales : il est aussi au cœur de cycles économiques et financiers qui nourrissent sa propre instabilité. Derrière les envolées comme les chutes du baril se dessinent ainsi les fragilités d’un marché devenu, au fil du temps, de plus en plus volatil.

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, depuis le choc fondateur de 1973, le prix du pétrole a évolué en trois grandes phases – il était relativement bon marché jusqu’en 1999, puis a connu une envolée portée par la mondialisation et la demande chinoise entre 2000 et 2014, et enfin une volatilité extrême depuis 2015 sous l’effet du pétrole de schiste, des fragilités chinoises, des choix de l’OPEP et de crises majeures comme la pandémie et la guerre en Ukraine.

Pourquoi cette survolatilité et cette imprévisibilité des prix du pétrole ?

Les événements politiques expliquent bien sûr les brusques envolées des prix du pétrole : le choc pétrolier majeur de 1973, le second choc de 1979-1980 (révolution islamique en Iran et début de la guerre Iran-Irak), la première guerre du Golfe en 1991 consécutive à l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990 (sans impact majeur lors de la seconde guerre du Golfe en 2003), ou encore le déclenchement de la guerre en Ukraine début 2022.

En réalité, l’histoire ne compte que deux véritables chocs pétroliers ayant profondément et durablement modifié le fonctionnement des économies :

Durant les autres périodes de fortes tensions, un retour à la « normale » est observé au bout de quelques mois (entre 3 et 6 mois) :

Il nous semble que la situation actuelle ressemble davantage à ces épisodes de tension qu’aux ruptures brutales des années 1970-1980.

Mais pour comprendre plus en profondeur la volatilité – et la forte variabilité, à la hausse comme à la baisse – des prix du pétrole, on ne peut se contenter d’explications géopolitiques. Il faut également examiner des facteurs économiques.

Notamment le cycle d’investissement en exploration-production. Hors contexte géopolitique instable, lorsque le prix du pétrole est élevé, les investissements en exploration et production augmentent, la profitabilité attendue des compagnies pétrolières (privées ou publiques) étant anticipée en forte hausse. Cela tend à générer des excès de capacités de production dès que la demande mondiale recule : des prix élevés peuvent alors chuter brutalement.

Symétriquement, lorsque le prix du pétrole baisse, les compagnies pétrolières réduisent leurs investissements afin de préserver leur situation financière. Cela conduit à une insuffisance de capacités de production lorsque la demande repart, ce qui peut entraîner une remontée brutale des prix. Nous avons là une volatilité intrinsèquement élevée.

Mais aussi, le comportement des producteurs. Lorsque la demande mondiale est forte, les pays producteurs sont incités à moins coopérer et à accroître leur production (comme en 2014-2015, avec un prix du pétrole devenu bas). Des évolutions similaires ont été observées en 2024-2025, mais cette fois avec des comportements coopératifs d’augmentation des quotas de production. À l’inverse, lorsque la demande est faible, les pays producteurs sont incités à coopérer et à réduire leur production, ce qui soutient les prix (observé en 2003 et en 2017). Là encore, il s’agit d’un facteur de volatilité intrinsèque.

Cette volatilité est aussi indésirable que déstabilisante pour l’économie mondiale

La forte volatilité historique des prix du pétrole déstabilise l’économie mondiale et les marchés financiers, qui souffrent autant d’un prix trop bas que d’un prix trop élevé (les médias, dans des pays dépendants comme la France, se concentrant principalement sur les hausses).

Les dangers sont immédiatement identifiables lorsque les prix du pétrole remontent fortement.

Les anticipations d’inflation se renforcent et les marchés redoutent — à tort ou à raison — soit la fin des politiques monétaires accommodantes, soit, dans le pire des cas, un cycle de resserrement monétaire. Cela déstabilise les marchés obligataires et exerce une pression à la hausse sur les taux longs. C’est ce que l’on observe depuis le début officiel de la guerre en Iran le 28 février.

Mais, dans le même temps, un choc pétrolier peut être récessif, ce qui peut au contraire peser à la baisse sur les taux longs. En effet, le capital et l’énergie étant des facteurs complémentaires, une hausse du prix de l’énergie augmente le coût du capital. Cela pèse, toutes choses égales par ailleurs, sur l’investissement des entreprises et donc sur la croissance du PIB potentiel.

Il eut fallu que le capital et l’énergie soient des facteurs substituables pour que l’accumulation du capital implique une réduction de la consommation d’énergie ; dans ce cas, la hausse du prix de l’énergie aurait pu conduire à une hausse de l’investissement, évitant ainsi le recul du PIB potentiel.

Globalement, il est donc difficile d’appréhender un choc macroéconomique lié à une hausse du pétrole. En Europe, il se traduit par des effets de richesse négatifs : baisse du pouvoir d’achat des ménages et frein à l’investissement des entreprises. L’impact est plus limité aux États-Unis, devenus exportateurs nets d’énergie, où la baisse du pouvoir d’achat est partiellement compensée par la hausse des profits du secteur énergétique.

Par ailleurs, lorsque le pétrole monte pour des raisons géopolitiques, les investisseurs avaient traditionnellement tendance à se réfugier vers les obligations (le fameux flight to quality ou flight to liquidity), ce qui pesait sur les taux longs. En 2026, ce mécanisme semble moins à l’œuvre, en raison notamment de la dédollarisation qui ne favorise plus autant qu’auparavant les Treasuries, mais aussi parce que, de manière générale, le risque budgétaire dans les grandes économies de l’OCDE rend les obligations d’État moins attractives.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue macroéconomique, la hausse des prix du pétrole accroît les risques de stagflation (plus d’inflation et moins de croissance) dans les économies occidentales, ce qui perturbe sérieusement les anticipations de politique monétaire ainsi que celles relatives à l’évolution des taux longs.

Les banques centrales vont-elles se concentrer sur les aspects inflationnistes (soit plus de baisses de taux directeurs à attendre, voire des anticipations de hausses), ou sur les aspects liés au ralentissement de l’activité et aux risques de récession (pas d’anticipations de hausse des taux directeurs, voire maintien d’anticipations de baisse) ?

De même, les marchés obligataires surpondéreront-ils les risques inflationnistes (et donc la remontée des taux longs, scénario observé depuis le 28 février dernier) ou, au contraire, les risques de récession (et donc une re-détente des taux longs) ?

Autrement dit, la hausse des prix du pétrole brouille fortement la lecture macroéconomique. Mais une forte baisse des prix n’est pas moins problématique : elle fait apparaître d’autres risques, tout aussi déstabilisants.

Premier danger : une baisse des prix du pétrole liée à une dégradation de la conjoncture chinoise. À partir de 2014, la Chine ralentit, avec un rythme annuel de croissance autour de 6 %. On est alors loin des progressions de 10 % à 15 % du PIB observées entre 2001 et 2007, et même des rythmes encore compris entre 8 % et 10 % sur la période 2008-2013.

La Chine importe moins, ce qui constitue un facteur baissier pour le pétrole, mais elle exporte plus faiblement encore, si bien que ses excédents commerciaux se réduisent, avec deux conséquences négatives : des sorties de capitaux de plus en plus importantes et une accélération de la baisse du yuan.

Dans les deux cas, cela implique une diminution des réserves de change de la Banque de Chine, autrement dit des flux nets vendeurs de titres d’État américains. Heureusement pour les États-Unis, leur dette continue d’être financée par l’Europe et par plusieurs pays émergents. Le pic des sorties de capitaux est atteint en 2016. Cette année-là, près de 750 milliards de dollars sortent de Chine, au point que le régulateur de la monnaie chinoise, la State Administration of Foreign Exchange (SAFE), doit renforcer les contrôles de capitaux afin de limiter la fuite des liquidités.

Deuxième danger : la dégradation des fondamentaux économiques et budgétaires des économies du Golfe, avec des conséquences bien connues (réduction de l’excédent extérieur et, par conséquent, risques de rapatriement de capitaux par les fonds souverains pétroliers). Au-delà même des placements financiers, une situation durable de prix du pétrole trop bas conduit également à un fort recul des importations de ces pays.

Troisième danger : le risque élevé de faillites parmi les entreprises du secteur pétrolier aux États-Unis, avec, à la clé, une nette dégradation de certains compartiments des marchés financiers. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler le poids du secteur de l’énergie dans les grands indices boursiers comme dans les encours de dette obligataire corporate.

Enfin, quatrième danger : les risques d’instabilité politique et sociale dans des pays pétroliers économiquement fragiles, comme l’Algérie, le Nigéria ou encore l’Iran.

On voit donc que l’histoire mouvementée des prix du pétrole depuis la rupture de 1973 a très souvent déstabilisé l’économie mondiale, qu’il s’agisse des périodes de fortes tensions sur les prix de l’or noir — les chocs pétroliers — ou, à l’inverse, des périodes de fortes baisses — les contre-chocs pétroliers. De quoi relancer le débat sur la nécessité de réduire la dépendance aux énergies fossiles, à travers la mise en place d’un véritable business model de décarbonation, loin des chimères du greenwashing et de l’écologie punitive.

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