La Chronique Agora

De Pelosi à Trump : l’explosion du délit d’initié politique

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump n’a pas transformé les États-Unis : il a simplement révélé, sans filtre ni complexe, la nature profondément oligarchique du système américain. Entre conflits d’intérêts assumés, manipulation des marchés, enrichissement familial et confusion totale entre intérêts publics et privés, l’ancien président pousse à son paroxysme des pratiques déjà tolérées depuis des décennies à Washington.

Trump n’a pas soudainement transformé les États-Unis en une pitoyable ploutocratie.

Je vous visualise en train de bondir sur votre chaise… mais attendez, car ce qui suit va encore moins vous plaire.

Ce qu’il a fait depuis son investiture de fin janvier 2025 aura peut-être des conséquences salutaires : il a dissous au Kärcher le mince vernis démocratique qui subsistait après les ères Bush, Obama ou Biden (et les nauséabonds « Hunter Files »).

Il fait éclater au grand jour le fait que son pays, déjà compromis dans tant de guerres — qui ont rarement servi les intérêts des citoyens américains — et qui ponctionne, tel un parasite, l’épargne mondiale, est en réalité dirigé par un petit groupe d’élites fortunées qui tirent les ficelles et s’enrichissent sur la bête.

Peu importe la couleur politique de l’hôte de la Maison-Blanche : président démocrate pseudo-social se réclamant du « camp du bien » mais s’impliquant dans des guerres dont le seul but semble être de générer du chaos durant des décennies afin d’enrichir le complexe militaro-industriel ; républicain de droite creusant les déficits, méprisant davantage ses alliés que ses rivaux… mais n’oubliant pas de leur infliger guerres et coups d’État.

Il n’y a rien de nouveau dans le fonctionnement du pouvoir aux États-Unis aujourd’hui. C’est simplement que Trump ne fait aucun effort pour dissimuler la corruption, le racket, l’instrumentalisation des médias, de la justice, et désormais du fisc à son profit et aux dépens des contribuables.

Il ne cherche pas à dissimuler le favoritisme envers ses supporters, accumule les passe-droits et les privilèges exorbitants (comme la construction d’une « salle de bal » à 400 millions de dollars dans l’enceinte de la Maison-Blanche, aux frais de « généreux donateurs » — des dons qui ne sont rien d’autre que d’énormes tickets de corruption).

Il assimile ouvertement sa présidence à un droit personnel à s’enrichir lui-même et sa famille, par défi ou par vengeance des coups bas infligés par les démocrates (ils ont pris des décisions qui lui ont coûté, alors ils doivent le rembourser au centuple).

Aucun hiatus entre son mandat de président et celui de « trader/insider » ultime.

Et c’est là qu’il se montre, d’une certaine façon, plus honnête que ses prédécesseurs : il ne cherche pas à s’en cacher, balance fake news sur fake news depuis deux mois et exulte quand la Bourse monte… sans rarement manquer de conclure par : « C’est grâce à moi. »

Et c’est effectivement grâce à ses mensonges, grâce à ses messages conçus non pas pour convaincre des gens ayant un cerveau, mais pour provoquer des « réactions » indicielles via des « mots-clés ».

Les algos sont préprogrammés et les ordres automatisés font bouger les cours en quelques microsecondes, entraînant une réaction en chaîne d’ordres de suivi passif qui font exploser les profits générés par des positions massives prises en amont de ses posts sur Truth Social.

Trump a poussé le délit d’initié institutionnel à une ampleur qui rend les centaines de « trades » gagnants de Nancy Pelosi (exécutés par son mari) presque confidentiels au regard de ceux de la Trump Family : l’échelle passe de 1 à 600 (oui, de un à six cents).

Les transactions les plus controversées du couple Pelosi ont porté sur un total annuel de 5 millions de dollars ; avec Donald Trump, ce sont 750 millions de transactions déclarées en trois mois, soit 3 milliards en rythme annuel.

Au cours du premier trimestre, le président des États-Unis a effectué 3 600 transactions, soit en moyenne 60 par jour, sur des entreprises que sa propre administration régule, alimente en contrats ou dont il fait publiquement l’apologie.

Et l’écrasante majorité des transactions ont porté sur des titres acquis en Bourse avant que Trump lui-même ne fasse des « annonces » : comprenez des décisions politiques favorisant de façon décisive les entreprises dont il s’était rendu actionnaire avant de faire exploser leur cours à la hausse via des contrats gouvernementaux (feu vert à un achat saoudien de puces Nvidia, puis aux exportations vers la Chine), ou d’une prise de participation de l’État au capital (Intel), ou encore des commandes du Pentagone (Palantir, Anthropic).

Et ce n’est qu’un hors-d’œuvre : Trump use sans vergogne de la manipulation des cours.

Le 10 février, Trump a acheté 5 millions de dollars d’actions Dell. Trois mois plus tard, le 8 mai, lors de la célébration de la fête des Mères à la Maison-Blanche, il a fait l’éloge de Michael Dell et conseillé aux Américains d’aller « acheter un Dell ».

L’action Dell a bondi de près de 15 % ce jour-là pour atteindre un record absolu de 264 $.

Depuis le judicieux achat de février, Dell a grimpé de 96 %.

Il a fait mieux sur AMD (plus de 100 %), probablement autant sur Intel (+150 % en six semaines).

Il a acheté des actions Robinhood alors qu’il passe ses ordres via Trump Accounts, dont le courtier est… Robinhood (heureusement, personne de bien informé n’aurait l’idée de répliquer le portefeuille de Trump, comme les petits futés le faisaient avec les « Pelosi trades », ce qui ne faisait qu’alimenter la spirale haussière).

Il est également actionnaire de Bloom Energy, Marvell Technology, et d’au moins dix autres positions à plus d’un million de dollars : vous pouvez espérer une « annonce » au cours des prochaines semaines.

Donald Trump ne se donne même pas la peine de sauver les apparences en n’investissant qu’au travers d’un blind trust agissant de façon totalement autonome et s’interdisant d’exécuter des ordres de Bourse passés depuis la Maison-Blanche (ou Air Force One). Peu importe également que le fonds de Donald Trump Jr., « 1789 Capital », soit passé de 200 millions de dollars à 3,5 milliards de dollars en un an. Les entreprises dans lesquelles Barron a investi ont reçu plus de 735 millions de dollars en contrats gouvernementaux depuis que « papa » a pris ses fonctions.

Trump s’appuie sur ce postulat de départ : après des milliers d’articles de presse et d’indignations sur les « réseaux », Nancy Pelosi et son conjoint s’en sortent avec quelques disgracieuses éraflures sur leur réputation de probité.

Donald Trump n’a aucune réputation de probité à défendre, et le constat imparable est qu’une impunité totale, d’un point de vue judiciaire, s’applique aux opérations « judicieuses » réalisées par les politiciens les plus opportunistes.

Zéro mise en examen, zéro condamnation, et juste un peu d’opprobre de la part des électeurs, des gens ordinaires qu’ils ne croisent que par caméra interposée, jamais dans une rue ou sur le parking d’un « mall ».

Et si aucun juge ne s’est attaqué à des politiques influents — encore moins à des patrons de parti (comme Nancy Pelosi, Mitch McConnell, Lindsey Graham, etc.) — parce que c’étaient de « trop gros poissons », qui ira s’attaquer à Trump, qui ne fait pas mystère de pouvoir causer les « pires ennuis » (cela peut aller jusqu’à « éradiquer une civilisation ») à quiconque viendrait lui demander des comptes ?

Un accident est si vite arrivé… et personne, pas même un « leader suprême », n’est à l’abri d’une fin prématurée.

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