La Chronique Agora

Pâques… des raisons de croire au miracle

▪ L’indice Dow Jones testait de nouveau jeudi après-midi le seuil des 10 960 points. C’est là l’ex-plancher estival du 15 juillet 2008, avant que ne s’enclenche le plus grand krach systémique de l’histoire, six semaines plus tard.

Un nouvel échec se dessinait à la veille d’un pont de quatre jours — le plus long de l’année et même le seul en ce qui concerne Paris d’ici le 31 décembre, qui tombe un samedi. Il serait cependant exagéré de prétendre qu’il résulte d’un bras de fer homérique entre bulls inexorablement haussiers et bears qui jugent les actions surévaluées.

En effet, les volumes ne cessent de se contracter depuis le 8 février dernier (de -35%). Le Dow Jones a repris symétriquement 10% dans l’intervalle et aligné une série exceptionnelle de 25 séances de hausse sur 33 journées boursières. Cela représente un ratio de 6/1 — ce qui n’avait encore jamais été observé lors d’une phase de rebond étayé par une vraie croissance économique ces 30 dernières années.

C’est un paradoxe qui ne perturbe pas les commentateurs et les stratèges qui martèlent le discours dominant. Ils ne changeront pas une virgule : « les taux vont demeurer durablement bas et la hausse va continuer de s’alimenter des achats d’investisseurs redevenus progressivement plus confiants dans le rebond de la croissance ».

Même si vous leur mettez sous le nez la courbe des volumes d’échanges (en repli moyen de 30% en l’espace de huit semaines)… la remontée des taux longs, qui se généralise sur les maturités supérieures à sept ans et au-delà… la stagnation — voire une nouvelle décrue — des investissements des entreprises… et les menaces qui pèsent sur la notation des dettes souveraines, ils n’en démordront pas : le marché joue la reprise et le consensus haussier va continuer de pousser les cours vers de nouveaux plus hauts.

▪ Ce n’est pas de l’aveuglement, c’est une sorte de catéchisme. Ignorer le concept de gravitation universelle n’a pas empêché de bâtir des cathédrales… le manque d’argent leur fut en revanche fatal.

Ajoutons que les architectes de l’époque, fervents croyants ou non, ne construisaient pas sur de l’argile en pariant que des heures de prières empêcheraient les édifices de s’effondrer.

La Bourse, en revanche, c’est du virtuel. On peut désormais empiler des séances de hausse sans avoir recours au mortier de la consolidation. Si les dix précédentes pierres n’ont pas fait s’écrouler l’ensemble, il est fort peu probable que la onzième posée sur le sommet de la colonne provoque une catastrophe. Les ordinateurs qui répètent ce raisonnement à l’infini ont l’avantage supplémentaire de ne pas connaître la sensation de vertige.

La Tour de Pise, était elle aussi parfaitement verticale lorsque ses bâtisseurs démontèrent les échafaudages. Ils avaient scrupuleusement respecté le cahier des charges en n’utilisant que le marbre le plus compact et du blanc le plus éclatant… Qui se préoccupait à l’époque de la pression phénoménale exercée sur le sol par ce joyau architectural sans équivalent ? Toute l’admiration du monde ne l’empêcha pas de s’incliner inexorablement.

▪ En ce qui concerne nos marchés, plus les cours s’élèvent, plus les matériaux utilisés deviennent légers : prétextes haussiers d’une grande minceur, volumes presque transparents. Pourtant, la foule s’ébahit devant le génie de l’architecte qui parvient à aller si haut avec si peu… en entretenant l’illusion de la solidité.

L’effondrement du château de cartes des subprime est déjà oublié. Nul n’oserait imaginer que la pyramide des dettes d’Etat puisse connaître le même sort — puisque l’Espagne, l’Angleterre ou les Etats-Unis ne sauraient faire faillite comme l’Islande, la Lettonie ou l’Argentine.

Une voix discordante se fait cependant entendre : les stratèges du plus grand fonds obligataire américain, le célèbre PIMCO, estiment que le Royaume-Uni est le mieux placé pour voir sa dette souveraine dégradée dans un avenir pas si lointain.

Imaginez qu’ils aillent au bout de leur logique et commencent à se délester des bons du Trésor britannique. Si personne ne s’en aperçoit, tout se passera bien… mais si les CDS commencent à grimper, il ne faudra pas longtemps avant que le scénario de la crise des dérivés de crédit immobiliers se rappelle au bon souvenir des spéculateurs.

▪ Et pendant ce temps-là, le Trésor irlandais — qui a créé en septembre 2009 une bad bank dénommé NAMA (National Asset Management Agency) — continue de racheter en masse des créances bancaires pourries. A 47% de leur valeur nominale pour le dernier « paquet » absorbé le 31 mars… c’est peut-être une belle remise, mais c’est un fardeau supplémentaire de cinq milliards d’euros pour le budget d’un pays qui pâtit d’une récession de -7,1%.

La NAMA a racheté pour 90 milliards d’euros d’actifs toxiques à Anglo Irish Bank (12,7 milliards d’euros de pertes en 2009), Bank of Ireland, Allied Irish Banks.

Mais ces renflouages à répétition (aux frais du contribuable) sont encore loin de suffire. D’après les pertes déjà connues, les trois principales banques en faillite devront encore lever entre 40 et 45 milliards d’euros sur les marchés financiers pour se remettre à flot.

C’est pratiquement autant d’argent qu’il en reste à trouver pour refinancer le Trésor grec d’ici le fin du premier semestre 2010 — après les cinq milliards laborieusement levés par le biais d’une émission de bons à sept ans juste avant le délai de la fin mars !

Face aux besoins gargantuesques de refinancement des Etats à un horizon de cinq et plus probablement dix ans — sans parler de la faillite d’entités économique comme la Californie ou le Nevada — nous comprenons pourquoi certains investisseurs désertent le secteur obligataire, l’offre d’argent étant si mal rémunérée. Ils se reportent sur des actifs tangibles tels que le pétrole (+1,8% à 84,8 $ le baril), le palladium, le nickel (+35% depuis le début de l’année) ou le cuivre (+3,5% mercredi sur le CBOT).

Ils ne font cependant que substituer une absurdité à une autre, déplacer inlassablement les bulles d’un secteur à un autre. A moins de vouloir stocker de l’or noir dans des réserves souterraines privées pour les 15 prochaines années, quel est l’intérêt d’acheter un produit dont la demande va stagner cette année — en imaginant que l’économie soit aussi florissante que nos gouvernements feignent de le croire ?

Mais avec les lunettes roses chaussées par les marchés en ce 1er avril, la flambée du pétrole n’est pas interprétée comme un signe de défiance vis-à-vis de la dette. Elle est plutôt considérée comme le signe précurseur d’une accélération de l’activité économique. En effet, la thèse de l’arbitrage au détriment du dollar ne résiste guère à l’examen, puisque le pétrole vient de reprendre 6% en quatre séances (entre 80 $ et 85 $), tandis que le billet vert n’a reperdu que 2% face à l’euro.

▪ Cette semaine écourtée s’achève sur un gain de 1,15% à Paris ; c’est la cinquième hausse hebdomadaire consécutive, équivalente au rebond de l’euro depuis 48 heures. Cela malgré des statistiques économiques plus que mitigées : recul de la consommation et hausse du chômage à 10% dans l’Eurozone, baisse du PMI de Chicago, destructions d’emplois aux Etats-Unis en mars selon ADP, nouveau tassement des prix immobiliers US, chute des mises en chantier de logements en France, révision à la baisse des prévisions de croissance en 2010 par le FMI…

En face de cela, nous pouvons mettre dans la balance une baisse hebdomadaire de 5 000 chômeurs et une hausse de 0,6% de la production industrielle aux Etats-Unis. Ceci explique peut-être pourquoi Wall Street manifeste un enthousiasme nettement plus mesuré que les places européennes, qui ont flambé de 1,6% en moyenne et même de 2,1% à Amsterdam.

A la mi-séance, le Dow Jones et le S&P gagnaient au mieux 0,65% et le Nasdaq 0,3%, soit un gain hebdomadaire de 1%. C’est sûrement une entame de trimestre prometteuse mais cela n’a rien de comparable avec le CAC 40, qui s’est envolé de 1,52% avec 38 valeurs en hausse et deux inchangées !

En résumé, 100% d’optimisme sur 100% des secteurs d’activité, avec une nouvelle ruée sur les valeurs parapétrolières, histoire de ne pas changer les bonnes habitudes. Preuve que l’optimisme devient littéralement hégémonique… alors joyeuses Pâques !

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