En annulant les droits de douane mondiaux instaurés par Donald Trump, la Cour suprême a brisé le principal levier économique de la Maison-Blanche. Mais ce coup de tonnerre judiciaire pourrait offrir au président un alibi idéal face aux turbulences économiques qui s’annoncent.
Vendredi matin, les investisseurs étaient fébriles. Ils attendaient que la Cour suprême précise sa position sur les droits de douane. La question n’était pas de savoir s’ils étaient souhaitables ou non, mais si le président des États-Unis avait le pouvoir de les imposer.
Puis, à 10 heures, la Cour suprême a offert à la nation – et à son président – un cadeau dont ils avaient cruellement besoin.
On se souvient que les deux lobbies les plus puissants de Washington, l’industrie de l’armement et Israël, exercent une influence considérable sur la Maison-Blanche, le Congrès et, bientôt peut-être, la Fed. Ce qu’ils ne contrôlent pas, en revanche, c’est la Cour suprême.
Et vendredi, celle-ci a grondé.
Reuters rapportait :
« La Cour suprême des États-Unis annule les droits de douane mondiaux de Trump
La Cour suprême a annulé les droits de douane généralisés que Donald Trump avait instaurés en s’appuyant sur une loi conçue pour les situations d’urgence nationale, infligeant au président républicain une défaite majeure dans une décision historique aux lourdes implications pour l’économie mondiale. »
C’est une bonne nouvelle pour la nation. La Maison-Blanche a agi illégalement ; la Cour a estimé qu’elle n’en avait pas l’autorité. Les autorités fédérales pourraient même être contraintes de restituer les recettes déjà perçues. Les modalités seront tranchées par les juridictions inférieures.
Cela ne marque pas nécessairement la fin des droits de douane. Vendredi, Trump promettait déjà d’utiliser d’autres leviers législatifs pour imposer un tarif de 10 % sur la quasi-totalité des importations. Samedi, le taux évoqué était passé à 15 %.
Mais la Cour suprême a bel et bien pulvérisé le gréement du navire tarifaire. Le voilà qui dérive, privé de manœuvre et de direction. Trump ne peut plus s’en servir comme d’un levier personnel.
Mais, selon les voies parfois étranges de l’Histoire, cette décision constitue un cadeau encore plus précieux pour le président.
Désormais, le ralentissement économique à venir ne sera pas « de sa faute ». Déficits, dette, inflation, récession, pertes d’emplois, poux… tout sera imputé à la Cour suprême, accusée d’avoir torpillé son brillant programme.
Le véritable problème de l’équipe Trump était qu’elle s’était attachée au mât d’un navire qui prenait l’eau. Les droits de douane ont toujours été une idée proprement absurde. Maintenus en place, ils auraient affaibli la nation, ses consommateurs et ses industries. Et pourtant, ils étaient censés inaugurer « l’âge d’or » promis par M. Trump.
Mais cela relevait de l’illusion.
Plus les droits de douane rapportaient d’argent, plus ils démontraient qu’ils ne fonctionnaient pas. Chaque dollar collecté signalait une importation entrée sur le marché américain, un produit que le consommateur préférait acheter plutôt que son équivalent national (lorsqu’il en existait un). Et si les recettes douanières diminuaient, l’État fédéral se retrouvait avec moins de ressources pour réduire la dette ou – plus probablement – pour dépenser davantage.
Les premiers signaux étaient d’ailleurs mauvais.
MarketWatch :
« Le déficit commercial américain résiste aux droits de douane. Les importations atteignent un niveau record en 2025
Les droits de douane élevés étaient censés réduire les déficits commerciaux chroniques des États-Unis. Il s’avère qu’ils n’en ont rien fait.
Les importations ont en réalité augmenté de près de 5 % l’an dernier, atteignant un niveau record. Et le déficit commercial de 2025 reste le troisième plus important jamais enregistré. »
Et l’inflation ? Barron’s :
« Selon les données publiées vendredi, l’inflation globale a terminé le dernier mois de l’année sur une note soutenue, les pressions s’approchant du seuil des 3 %, bien au-delà des prévisions de Wall Street.
Les prix du bœuf, par exemple, augmentent régulièrement depuis la pandémie et affichaient récemment une hausse de 15 % sur un an. Le bœuf haché a grimpé de 72 % en cinq ans. Les données de la FDA suggèrent une hausse cumulée de 28 % des prix du poulet et de 22 % pour le porc.
Et avec des cheptels bovins au plus bas depuis le début des années 1950, aucune détente monétaire de la Fed ne rendra les steaks ou les hamburgers moins chers dans l’année à venir. »
Le pétrole a augmenté de 20 % au cours des soixante derniers jours. L’électricité progresse d’environ 7 % par an. Et Barron’s ajoute que le coût de l’enseignement supérieur double tous les douze ans depuis quarante-trois ans… sans perspective d’inversion.
Et la croissance ?
On nous promettait un raz-de-marée d’investissements dans l’industrie manufacturière américaine… et « une croissance comme nous n’en avons jamais vue », assurait Trump.
Mais que constate-t-on ? Forbes rapporte :
« L’économie américaine a progressé de 1,4 % au dernier trimestre 2025, selon les nouvelles données gouvernementales publiées vendredi — un net ralentissement par rapport aux deux trimestres précédents. Le président Trump a imputé cette décélération à la fermeture du gouvernement en octobre. »
Pour nous, les droits de douane n’ont jamais eu de sens. La prospérité civilisée repose sur l’échange, non sur l’autarcie. L’homme qui fabrique ses propres chaussures, cultive sa nourriture et construit sa voiture – en trouvant le pétrole, en le pompant et en le raffinant lui-même – est un homme très occupé… et très pauvre.
Aujourd’hui pourtant, l’administration Trump est libérée de sa pire politique économique. Et si Trump est plus habile qu’il n’y paraît, il saura tirer parti de ce cadeau : éviter de réimposer des droits de douane et accueillir discrètement le ralentissement inévitable auquel ses propres politiques ont contribué.
Il pourra tout mettre sur le dos de la Cour suprême. Et peut-être disposera-t-il d’une crise plus crédible pour déclencher ses mesures d’urgence.
Rappelons-le : Trump accomplit l’œuvre des dieux malicieux. Il ne peut pas laisser les tribunaux l’arrêter.
« La Cour suprême a détruit la plus belle économie que les États-Unis aient jamais connue, dira-t-il. Je suis le seul à pouvoir la sauver. »
