La Chronique Agora

Les marchés changent de réflexe

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Alors que les tensions énergétiques continuent d’alimenter les inquiétudes sur l’inflation, les investisseurs semblent revoir leurs priorités. L’or et l’argent accusent de lourdes pertes, les obligations d’État retrouvent de l’attrait et les valorisations excessives ne sont plus aussi facilement acceptées. Un changement de comportement qui en dit long sur le climat actuel.

Depuis plusieurs mois, un phénomène me paraissait assez étrange. Les investisseurs semblaient prendre conscience des risques économiques et géopolitiques qui s’accumulaient, sans pour autant se tourner vers les placements traditionnellement considérés comme les plus sûrs.

Cette situation commence à évoluer. Les obligations souveraines américaines et japonaises retrouvent progressivement de l’attrait, alors que les métaux précieux connaissent des corrections particulièrement importantes.

Dans le même temps, les investisseurs se montrent beaucoup plus exigeants envers les entreprises dont les valorisations avaient atteint des niveaux très élevés. Même de bons résultats ne suffisent plus toujours à les convaincre.

Ces mouvements interviennent dans un environnement économique qui reste difficile, notamment en raison des tensions persistantes sur les marchés de l’énergie.

L’énergie continue de peser sur les perspectives économiques

Malgré une légère détente sur certaines matières premières énergétiques au cours de la semaine, la situation demeure préoccupante.

Le gaz européen, notamment, se maintient à des niveaux particulièrement élevés, avec une nouvelle progression de près de 7 % sur la semaine. Les tensions sur les approvisionnements sont donc loin d’avoir disparu et continuent d’entretenir les inquiétudes concernant l’inflation.

Or, les conséquences économiques de cette situation deviennent de plus en plus difficiles à supporter.

C’est d’ailleurs pour cette raison que je reste convaincu que nous finirons par assister à une désescalade des conflits actuels. Non pas parce que les différends géopolitiques seraient simples à résoudre, mais parce que les pressions inflationnistes qu’ils provoquent finissent par peser lourdement sur les économies. Sur le plan macroéconomique, personne n’a véritablement intérêt à entretenir indéfiniment une telle situation.

Les conflits peuvent également avoir des conséquences politiques moins favorables que prévu pour les dirigeants qui les mènent. La situation de Benjamin Netanyahu en Israël en constitue, à mes yeux, une illustration.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un accord de paix soit imminent. Mais je considère que les raisons économiques qui poussent à rechercher une désescalade deviennent de plus en plus fortes.

Pour l’heure, les investisseurs doivent néanmoins continuer à composer avec ces tensions. Et leurs arbitrages révèlent quelques évolutions intéressantes.

L’or et l’argent plongent, les obligations retrouvent de l’attrait

La correction des métaux précieux est particulièrement spectaculaire.

Depuis son dernier sommet, l’argent a perdu plus de 50 % de sa valeur. C’est considérable, même pour un métal habitué à des fluctuations importantes. Historiquement, nous avons déjà connu des baisses de 60 % à 70 %, mais le mouvement actuel commence à se rapprocher des corrections les plus sévères.

L’or n’est pas épargné, avec un recul d’environ 25 % depuis ses plus hauts.

Ces chiffres correspondent à ce que l’on appelle le drawdown, c’est-à-dire la perte enregistrée entre un sommet et le point bas atteint ensuite. Pour les deux métaux, nous sommes désormais à des niveaux de correction historiquement importants.

Ce qui peut surprendre, c’est que ces baisses interviennent alors que les tensions géopolitiques restent particulièrement élevées. On aurait pu s’attendre à ce que l’or et l’argent continuent de bénéficier de leur réputation de valeurs refuge.

Mais les métaux précieux sont également sensibles aux anticipations d’inflation et aux arbitrages monétaires. Or, sur ce dernier point, les choses semblent justement évoluer.

Depuis quelques semaines, nous observons une détente des rendements sur le marché obligataire américain – signe d’un regain d’intérêt pour les emprunts d’État.

Le phénomène est également visible au Japon, où les rendements obligataires ont sensiblement reflué après avoir atteint des niveaux particulièrement élevés.

Cette évolution me paraît importante, car elle met progressivement fin à une contradiction que j’observais depuis plusieurs mois : les marchés semblaient intégrer davantage de risques, mais les investisseurs ne se réfugiaient pas pour autant dans les obligations souveraines. C’était assez inhabituel, puisque ces dernières constituent traditionnellement l’un des placements privilégiés lorsque l’incertitude augmente.

Aujourd’hui, ce réflexe semble revenir – au moins aux États-Unis et au Japon. En revanche, la situation reste plus compliquée sur le marché obligataire européen.

Je ne prétends pas que cette évolution annonce un retournement économique majeur ; elle montre simplement que les investisseurs semblent modifier leur manière d’appréhender le risque.

Et nous retrouvons cette prudence croissante dans un autre secteur qui avait jusqu’ici concentré une grande partie de leur enthousiasme : la technologie.

Les promesses de croissance ne suffisent plus

Depuis plusieurs semaines, les corrections se multiplient parmi les entreprises technologiques, en particulier celles qui bénéficient de l’essor de l’intelligence artificielle.

Le plus frappant n’est pas tant l’ampleur des baisses que les résultats qui les accompagnent. Certaines entreprises continuent de publier des chiffres tout à fait satisfaisants, parfois même supérieurs aux attentes, sans parvenir à convaincre les investisseurs.

Prenons ServiceNow, par exemple. C’est une excellente entreprise, dont l’activité continue de progresser rapidement. Pourtant, son action vient de perdre près de 27 % en une seule séance.

Le problème ne vient pas véritablement de ses fondamentaux, mais du niveau de valorisation auquel elle se négociait. ServiceNow affichait des multiples particulièrement élevés, notamment par rapport à des entreprises comme Adobe ou Salesforce. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne l’avais pas sélectionnée : j’apprécie beaucoup son activité, mais je trouvais difficile de justifier un tel écart de valorisation.

Et c’est précisément ce qui est en train de changer sur les marchés.

Pendant longtemps, les investisseurs ont accepté de payer extrêmement cher les entreprises les plus prometteuses. Tant que les résultats correspondaient aux attentes, cela suffisait généralement à entretenir la confiance et à faire progresser les cours.

Désormais, la situation est différente. Lorsqu’une entreprise se négocie à des multiples aussi exigeants, publier de bons résultats ne suffit plus. Il faut dépasser les prévisions, parfois très largement, pour justifier le prix que les investisseurs ont accepté de payer.

Fortinet, dans la cybersécurité, vient de connaître une sanction comparable, avec une chute d’environ 20 % malgré des résultats qui restent loin d’être mauvais.

Ce changement de comportement touche également de nombreuses entreprises liées à l’intelligence artificielle, dont certaines ont perdu 20 % à 30 % depuis leurs sommets.

Pour autant, le Nasdaq demeure à une dizaine de pour cent de ses records historiques et largement au-dessus des niveaux observés en février et en mars.

Il faut donc éviter de tirer des conclusions trop pessimistes de ces corrections. Comme je l’évoquais déjà il y a quelque temps, il est parfaitement possible que les valorisations de l’intelligence artificielle se dégonflent sans entraîner un effondrement généralisé du marché américain.

D’autant que le potentiel économique de cette technologie reste considérable. Les entreprises vont continuer à investir et certaines disposent encore de perspectives de croissance très importantes.

La véritable question est ailleurs : les valorisations accordées à ces sociétés peuvent-elles encore se justifier à long terme ?

C’est sur ce point que les investisseurs semblent devenir plus prudents.

Des valorisations plus raisonnables, mais des situations très différentes

Je ne suis pas pour autant devenu particulièrement pessimiste sur les grandes entreprises technologiques.

Au contraire, les corrections récentes commencent à ramener certaines valorisations vers des niveaux plus intéressants. Nous ne sommes pas encore nécessairement arrivés aux prix auxquels je souhaiterais acheter, mais nous nous en rapprochons.

Encore faut-il distinguer les entreprises, car leurs situations financières sont loin d’être identiques.

Les investissements consacrés à l’intelligence artificielle représentent aujourd’hui des montants gigantesques. Or, toutes les sociétés ne disposent pas des mêmes capacités pour les financer.

C’est notamment ce qui m’a conduit à vendre intégralement mes positions sur Meta. Je considérais que la dégradation de son profil financier devenait trop importante. La situation d’Amazon me paraît également moins confortable que celle de certains de ses concurrents.

À l’inverse, Microsoft conserve des fondamentaux remarquables. L’entreprise continue d’accélérer sa croissance tout en disposant de ressources financières considérables. Alphabet présente également une situation financière qui me semble plus rassurante.

Il serait donc excessif de considérer que tous les grands groupes technologiques sont confrontés aux mêmes difficultés.

Leurs activités restent souvent très solides, mais les montants qu’ils consacrent à leur développement et les valorisations auxquelles ils se négocient doivent être examinés avec attention.

C’est toute la différence entre une excellente entreprise et un investissement intéressant. Une société peut parfaitement continuer à croître rapidement tout en offrant des perspectives boursières décevantes si son cours intègre déjà plusieurs années de croissance exceptionnelle.

Une prudence qui n’a rien d’excessif

Nous évoluons finalement dans un environnement où les incertitudes restent nombreuses.

Les tensions énergétiques continuent de peser sur l’économie mondiale, les conflits géopolitiques entretiennent les pressions inflationnistes et certains marchés émergents doivent également composer avec une instabilité politique importante.

Le Brésil en offre un exemple particulièrement frappant. Les tensions politiques y entretiennent un climat d’incertitude qui complique considérablement la situation des investisseurs.

Dans ce contexte, le retour d’une certaine prudence sur les marchés me paraît assez compréhensible.

Il ne signifie pas nécessairement que nous nous dirigeons vers une crise majeure. De nombreuses entreprises conservent d’excellents fondamentaux, et je reste convaincu qu’une désescalade géopolitique finira par contribuer à améliorer l’environnement économique.

Mais les investisseurs semblent désormais moins enclins à ignorer les risques, qu’il s’agisse des tensions internationales, de la solidité financière des entreprises ou de valorisations devenues difficiles à justifier.

Pendant longtemps, il suffisait presque d’être positionné sur les secteurs les plus populaires pour profiter de l’enthousiasme des marchés. Aujourd’hui, les investisseurs commencent à regarder les choses de plus près.

Et lorsque certaines entreprises peuvent perdre un quart de leur valeur malgré des résultats solides, mieux vaut ne pas oublier une règle essentielle : la qualité d’une entreprise ne dispense jamais de s’interroger sur le prix auquel on l’achète.

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