La Chronique Agora

La théorie des dominos

** L’effondrement des marchés offre une série d’opportunités de trading indiciel d’une amplitude dont nous n’avons pas conservé le souvenir au cours des 20 dernières années.
 
Mais il ne faut se tromper de sens ! Avec un effet de levier de cinq, le spéculateur mal inspiré perd la moitié de sa mise en 24 heures et doit de l’argent à sa banque 48 heures plus tard s’il a doublé sa position à contre-courant des indices.

Le CAC 40 s’est repositionné au-dessus des 4 030 points après avoir cédé 2% à l’ouverture puis affiché +2,5% à quelques secondes de la clôture… soit près de 200 points de variation en quelques heures. -10% un jour, suivi d’un rebond de 5% le lendemain, de tels écarts ne surprennent personne lorsqu’il s’agit d’un titre quelque peu volatil. En revanche, cela demeure une rareté s’agissant d’un indice aussi considérable que le S&P 500 ou le Nasdaq : songez que le trou d’air du lundi 29 a volatilisé 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière — tout ça parce que le Congrès américain refuse d’injecter 700 malheureux milliards de dollars dans les caisses des banques les plus créatives et les plus audacieuses des Etats-Unis.
 
** Les rachats à bon compte de mardi soir (le Dow Jones a gagné 4,68%, soit près de 500 points — c’est la deuxième plus forte progression algébrique du 21e siècle) ont été encouragés par les espoirs d’une prochaine adoption du plan Paulson reloaded.

Nous espérons que celui-ci contient une série d’incantations destinées à stopper la débâcle dans le secteur immobilier aux Etats-Unis. Les prix des maisons ont encore reculé de 1,1% en juillet, selon l’indice S&P/Case-Shiller. Sur l’ensemble de l’année, l’indice composite des 10 plus grandes villes américaines a plongé de 17,5% en rythme annuel et celui des 20 plus grandes, de 16,3%.

Comme nous n’en sommes plus à une contradiction près, la confiance des consommateurs américains a légèrement progressé au mois de septembre (de 58,5 vers 59,8), selon le Conference Board. Les sondeurs ont-ils travaillé à la sortie des stations-service ou dans les travées d’un stade où l’équipe de basket locale passait un 105 à zéro à l’équipe visiteuse ?… Toujours est-il que la faillite de cinq des plus grandes institutions financières du pays en un mois ne semble pas provoquer beaucoup d’émotion.
 
L’autre surprise majeure de la séance de mardi restera la flambée de 3% du dollar, jusque vers 1,4010/euro avant un petit pullback technique en direction de 1,4075/euro. Là encore, et à la veille de l’impression de milliers de milliards de dollars de nouvelle dette, la réaction des cambistes — soi-disant échaudés par la quasi-faillite de Fortis et Dexia — semble davantage dictée par un débouclage de récents arbitrages au profit du pétrole que par un sentiment de défiance vis-à-vis de la solidité de l’euro.
 
** Les économistes que nous avons interrogés ces derniers jours à propos de la crise actuelle (et il s’agit de très éminents conseillers et stratèges de banques de renom) sont désormais parfaitement à l’aise pour démêler l’écheveau de la finance virtuelle qui a mené en quelques mois de la surliquidité au gel complet des échanges interbancaires.
 
Comme il ne nous semble pas très constructif de continuer à "prédire le passé", nous prenons cependant un malin plaisir à appuyer là où ça fait mal… c’est-à-dire sur l’opacité des engagements à terme des banques avec des hedge funds dont nous supposons que beaucoup ne sont guère en meilleure posture aujourd’hui que Morgan Stanley ou Lehman Brothers. En retour, nous collectons une série de réponses embarrassées selon que le risque global apparaît plus ou moins bien maîtrisé — et le chiffrage des cadavres potentiels inquiétant. En substance, si le législateur et les autorités de marché exigeaient une vaste "opération vérité" destinée à faire l’inventaire des placements, prêts, swaps et autres portages impliquant des contreparties offshore dont le dénouement est prévu entre aujourd’hui et 2012, les auditeurs pourraient ressentir quelques frissons glacés parcourir leur échine.
 
Mais comme le veut le dicton, le pire n’est jamais certain — même s’il présente depuis la faille de New Century Financial, en février 2007, un certain caractère d’inexorabilité !
 
Les choses pourraient effectivement ne pas complètement mal tourner dans l’immédiat ; attendons la nouvelle mouture du plan Paulson de la dernière, dernière chance. La situation pourrait peut-être même s’améliorer d’ici mi-2009 : la BCE aura baissé ses taux d’ici là, affirment les plus optimistes de nos interlocuteurs.

** Mais l’effet domino peut également se propager à la Russie : la bourse de Moscou été fermée une nouvelle fois mardi matin sur décision du Kremlin, pour éviter une débâcle de -10% à l’ouverture dans le sillage de Wall Street. La Chine est menacée aussi, puisqu’elle est la principale détentrice de créances — presque — pourries émises par des Freddie Mac et des Fannie Mae.
 
L’effet domino s’interrompt lorsque l’une des pièces présente un angle qui perturbe la trajectoire des pièces suivantes… jusqu’à ce que le processus s’enraye. Cependant, si vous avez déjà assisté à des concours internationaux qui enchaînent plusieurs "tableaux" d’une grande sophistication, vous aurez constaté qu’il existe des "sécurités" consistant à doubler les trajectoires pour assurer la continuité du déroulement de la partie, afin de cantonner les éventuelles interruptions causées par d’infimes imperfections dans la pause des dominos.
 
Nous redoutons que le plan Paulson ne constitue qu’un contretemps… et nous continuons de suivre des yeux les autres petits serpents de dominos qui contournent sans anicroche le tableau des subprime.

Philippe Béchade,
Paris

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