La Chronique Agora

Le Japon fait sauter la bombe obligataire

Alors que les marchés occidentaux se rassurent au gré des déclarations de Donald Trump sur le Groenland et les tarifs douaniers, un événement autrement plus grave se déroule dans l’ombre : l’explosion historique des taux longs japonais. Un séisme obligataire qui menace le cœur même du système financier mondial bâti sur trente-cinq ans de taux zéro et de carry trades.

La « mise en condition » psychologique des Européens a débouché sur une nouvelle « reculade » dès qu’une volonté de négocier a été dévoilée quelques minutes avant ou après (personne n’en a la certitude) que Trump ait déclaré qu’il n’envisageait pas une seconde de s’emparer du Groenland par la force ».

Un affrontement entre membres de l’OTAN ?

Seul Macron a cru bon de donner du crédit à cette hypothèse en prévoyant d’envoyer 200 soldats supplémentaires « sécuriser » symboliquement la capitale, Nuuk, ce qui lui a valu les moqueries du président américain, l’accusant de « jouer aux durs ».

L’allocution de Donald Trump à Davos s’est achevée vers 16h15, et il a publié quatre heures et demie plus tard un nouveau communiqué sur son canal Truth Social, qui est venu détendre pour de bon l’atmosphère, comme en atteste une décrue de 16 % vers 16,7, un niveau équivalent à celui du mercredi précédent (le S&P 500 et le Dow Jones avaient inscrit, le 13 janvier, deux nouveaux records absolus).

Voici comment Trump a redonné le sourire à Wall Street (qui ne l’a pas perdu plus de 36 heures, montre en main) : « Sur la base d’une réunion très productive avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, nous avons établi le cadre d’un futur accord concernant le Groenland et, en réalité, l’ensemble de la région arctique. »

Et de conclure comme l’espéraient les marchés : « Sur la base de cette entente, je n’imposerai pas les droits de douane qui devaient entrer en vigueur le 1er février. »

Ce fut l’élément déclencheur d’une ruée sur les valeurs technologiques et bancaires : les mêmes programmes d’achat qui avaient propulsé Wall Street vers des records… de mi-janvier à mi-février 2025.

Les acteurs sont un peu différents, avec Intel à +11,7 %, Western Digital à +8,5 % ou AMD à +7,7 %, ARM et Micron à +6,5 %… Nvidia fait figure de « suiveur fatigué » avec +1,3 %, et Palantir a lâché près de 2 % (l’an dernier, autour du 20 janvier, le classement du top 10 était inverse).

Vu le déroulé des événements des dernières 48h, la conviction que Trump fait la pluie et le beau temps est plus que jamais solidement ancrée… et pourtant, un séisme majeur s’est produit au Japon, lundi et mardi.

Combien de fois avez-vous lu une dépêche qui commençait par « Groenland » ou « tarifs douaniers » ces dernières 48h ? Combien de fois en avez-vous lu une qui commençait par « krach obligataire au Japon » ? Combien a coûté aux investisseurs la correction indicielle de lundi et mardi ? Combien a coûté à la Bank of Japan, aux retraités chinois, aux compagnies d’assurances nippones, la désintégration des bons du Trésor japonais ?

Désolé de vous infliger quelques chiffres dont la lecture sera un peu fastidieuse… mais qui vont nous épargner une longue démonstration : le 10 ans japonais a explosé de +16,5 points à pratiquement 2,38 % (c’est seulement 50 points de moins que le 10 ans allemand ; il y a un an, c’était 120 points de moins ; il y a deux ans, le 15 janvier 2024, c’était 180 points de moins).

La tension est encore plus marquée sur le 20 ans, avec un pic à 3,48 % (+22 points en 24h, +32 points en 48h, +160 points en 12 mois), et le 30 ans a explosé de +31 points à 3,91 % dans la nuit de lundi à mardi, de plus de 40 points en 48h (+160 points sur 12 mois, +230 points en 24 mois).

Historiquement, depuis 1992, un écart supérieur à 30 points sur des maturités longues d’emprunts japonais correspondait à une variation trimestrielle complète et cela reflétait un très mauvais trimestre (vraiment très mauvais, compte tenu d’une politique de taux zéro).

Nous assistons à l’étape finale de la désintégration des carry trades, la corne d’abondance des liquidités quasi gratuites et en quantité quasi illimitée.

C’est un bouleversement majeur : les taux longs nippons n’avaient jamais dépassé ceux de la zone euro depuis la création de l’euro (3,91 % pour le 30 ans allemand), ni égalé ceux des États-Unis depuis 36 ans.

L’explosion de la rémunération du yen ne s’est pas encore traduite par sa réappréciation sur le marché des changes, car la Première ministre a promis un plan de relance keynésien massif, en mode « turbo-Abenomics », qui a par le passé maintenu le yen au plancher, car il était victime d’une combinaison fatale de création monétaire galopante et de taux zéro.

Ces taux zéro ont disparu pour le 30 ans (oui, on pouvait emprunter à 0,1 % pour 30 ans) en septembre 2019, et cela a duré jusqu’en septembre 2021 pour le 10 ans (après avoir affiché -0,29 % en septembre 2019).

Qui irait aujourd’hui acheter des valeurs du Nasdaq qui offrent moins de 1,5 % de rendement avec de l’argent emprunté à 2,3 %, voire plus de 3,7 % sur le 30 ans japonais ? C’est, au passage, presque 100 points de plus que le Bund allemand !

Combien de temps le yen va-t-il rester collé au plancher qui était le sien en janvier 2025, avec un rendement qui a doublé dans l’intervalle ?

Le jour où le yen entame sa remontée (et refranchit les 150 $, ce qui suppose un écart de +10 %), c’est tout le système financier auquel nous sommes accoutumés depuis 35 ans qui entamera sa descente aux enfers !

Si le gouvernement japonais et la Bank of Japan parviennent à saborder le yen et à le précipiter sous les 161 $ (c’est une option), alors l’inflation deviendra incontrôlable… tout comme l’est devenue la partie longue de la courbe des taux.

Ce sont alors les retraités japonais qui seront laminés : perte de valeur de leur épargne et pouvoir d’achat en décomposition.

Mais la pire perte de pouvoir d’achat, c’est celle de la BoJ et des fonds de retraite nippons : ils ne sont plus en capacité d’acheter des bons du Trésor US.

Alors, gardons-nous bien de croire qu’à l’image des subprime, un problème interne à quelques banques spécialisées, le krach obligataire japonais restera cantonné aux frontières de l’archipel : il ne tardera pas, lui aussi, à faire sentir ses conséquences planétaires.

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