Tout, dans ce contexte, devrait appeler à la prudence : un choc énergétique majeur, des taux au plus haut depuis des décennies, une consommation sous pression et des tensions géopolitiques explosives. Mais Wall Street préfère regarder ailleurs. À ce stade, ce n’est plus un marché haussier : c’est un acte de foi.
Le Brent à 126 $, les taux longs au plus haut de 15, 19 et 27 ans, la confiance qui s’effondre… J’ACHÈTE !
Fatih Birol, le patron de l’AIE, a déclaré : « Le monde n’a jamais connu de perturbation de l’approvisionnement énergétique d’une telle ampleur. Cette crise est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2002 réunies. »
Comprenez que les quantités de pétrole non livrées à l’économie mondiale dépassent le cumul de toutes les ruptures d’approvisionnement pour cause de guerre ou d’avaries majeures sur des installations pétrolières au cours des 50 dernières années.
La barre du milliard de barils manquants vient d’être atteinte et les mesures de rationnement s’empilent dans une dizaine de pays asiatiques, qui voient leur croissance se désintégrer en quelques semaines : effondrement de la production manufacturière, de la consommation, du tourisme, etc.
Les preuves flagrantes d’une récession s’accumulent à l’échelle mondiale :
- l’inflation a frôlé les 3 % en avril en Allemagne, un pays où le chômage technique se répand comme une traînée de poudre ;
- les consommateurs occidentaux voient leur pouvoir d’achat laminé par le prix des carburants ;
- le moral des ménages est au plus bas en Europe depuis trois ans, et même depuis la crise COVID ;
- l’essence et le diesel ont encore pris 10 cents en 24 h aux États-Unis, alors que le baril de WTI a flambé de 9 %, vers 108,5 $ ;
- le Brent livraison juin vient de passer la barre des 125 $, sa pire marque depuis le 27 février dernier.
Mais peu importe, puisque les 10 % les plus riches continuent de surconsommer aux États-Unis, le moral dopé par des indices US au zénith.
Droguée à l’opium de l’IA, la Bourse se rit de l’incertitude – ennemie des investisseurs – qui ne cesse de s’aggraver depuis que le détroit d’Ormuz a été déclaré fermé par les gardiens de la révolution le 2 mars dernier, puis par Trump le 21 avril.
Ce dernier vient d’en rajouter en avertissant l’Iran de se préparer à un « long blocage » du détroit, jusqu’à ce que le régime s’effondre économiquement, après avoir été archi-vaincu militairement… D’ailleurs, Trump souligne « qu’aucun autre pays n’a jamais été vaincu à ce point ».
Cela fait déjà 60 jours que la Maison Blanche se targue d’avoir infligé une défaite totale à l’Iran. Mais ce n’est sûrement pas suffisant, puisque des rumeurs d’une reprise des opérations militaires – une offensive terrestre ? – fuitent depuis mardi. Cela pourrait être de l’intox pour mettre la pression sur Téhéran, mais cela peut aussi refléter une pression intense de Tel-Aviv sur Washington, alors que toutes les lignes rouges fixées par l’Iran sont franchies par Tsahal au Liban.
Les marchés semblent estimer que la « victoire » revendiquée par Trump — qui a, en réalité, toutes les caractéristiques d’une défaite stratégique majeure — va servir de tremplin à l’économie américaine : un encouragement à déclencher d’autres guerres absurdes sous la pression d’alliés très « persuasifs » ?
Et si les marchés se mettent à rebaisser parce que, malgré les résultats canons d’Amazon, Alphabet et Microsoft grâce au cloud, Trump jugera-t-il salutaire de reprendre les hostilités ?
Mais le vocable « marché » a-t-il encore un sens, tant son fonctionnement semble orwellien et contraire à toutes les règles décrites depuis 150 ans ?
Les taux longs US sont au plus haut depuis août 2015 : le 30 ans a refranchi ce matin la barre des 5,000 %, le Bund caracole au-delà de 3,13 % pour la première fois depuis mai 2011, et le 10 ans japonais fait une percée au-delà des 2,500 % pour la première fois depuis mi-juin 1997, à 2,529 %.
Plus le loyer de l’argent devient exorbitant, plus les indices boursiers grimpent : le Nasdaq-100 a inscrit la nuit dernière un nouveau record à 27 500 points, contre 27 300 mardi, et le Nikkei était parvenu à inscrire un record à 60 904 lundi, avec des taux à 10 ans à 2,39 % – comme si l’inflation et les risques de pénurie de carburant n’avaient aucune importance pour les entreprises et les consommateurs nippons !
Malgré des taux qui grimpent inexorablement depuis trois jours, Wall Street affiche un équilibre prodigieux, à moins de 1 % des sommets, avec une volatilité intraday compressée autour de 0,5 % et des volumes d’échanges en chute libre. Dès que le momentum haussier s’interrompt, les acheteurs s’évaporent.
Voilà qui semble confirmer la thèse d’un impact décisif, sinon hégémonique, du copy trading, une variante de la réplication indicielle qui se veut plus discriminante et qui amplifie les tropismes sectoriels : acheter ce qui monte – et uniquement ce qui monte plus vite que la moyenne –, délaisser les actions « paresseuses »… et surtout, SUIVRE AVEUGLÉMENT LA TENDANCE ET IGNORER DÉLIBÉRÉMENT TOUT LE RESTE.
La preuve : le baril de WTI vient de reprendre 30 %, à 108,5 $, depuis le 17 avril, et Wall Street ne s’est arrêtée de grimper qu’au bout de 20 %, sans pour autant rebaisser avec 10 % de plus. Si le « plan de frappe » de l’Iran – on ne sait trop ce que cette formule recouvre – est réellement mis en œuvre ou si des installations pétrolières dans le golfe Persique sont physiquement endommagées, nous pourrions bientôt voir des prix du pétrole à 150 $ le baril, voire plus.
Car 125 $ le baril de Brent, ce n’est pas seulement un « prix » : c’est à coup sûr le moment où une crise géopolitique se transforme en dynamique de récession par le biais d’une destruction de la demande, subissant l’effet de ciseaux d’une inflation qui tend déjà vers les 5 %, tandis que les taux atteignent leurs pires niveaux en 25 ans. Et pendant que Wall Street battait record sur record, le 30 ans US renouait avec les 5 %.
Les économies ralentissent, les usines réduisent leur production, la consommation chute : le vrai graphique à surveiller n’est plus celui du Brent, mais celui des PMI manufacturiers mondiaux.
Le problème, maintenant, n’est pas de savoir à partir de quel prix du baril Wall Street va commencer à plier, ni de combien — après +19 % sur le Nasdaq-100 en avril, sa plus forte hausse depuis avril 2020, mais après -35 % en deux mois —, mais si vous pourrez encore acheter du carburant, vous déplacer librement, partir en vacances à l’étranger… et conserver votre emploi.
