La Chronique Agora

Le grand casino de Trump : anatomie d’un marché truqué

A person in a hoodie using a laptop with a double exposure of declining financial graphs, concept of economic downturn

Depuis le 30 mars, l’IA porte l’essentiel de la hausse des indices US. Mais, à plusieurs reprises, un autre moteur semble avoir pris le relais : des annonces liées à Trump, publiées juste après d’énormes prises de position sur les marchés à terme du pétrole. Le monde du trading sur le pétrole appartient à ceux qui se lèvent… très tôt !

L’IA a constitué le moteur de la hausse 90 % du temps depuis le 30 mars ; les 10 % restants, le marché s’en est remis au moteur auxiliaire récurrent des tweets de Trump pour faire chuter le pétrole, systématiquement avant la réouverture de Wall Street, et relancer la mécanique haussière des indices US… annonces présidentielles tout aussi systématiquement précédées de délits d’initiés massifs sur les marchés à terme liés au pétrole et sur le S&P.

Rebelote ce 6 mai, avec une soudaine vague d’achats inexpliquée à 1h15 du matin sur les futures des indices US, suivie d’une vente massive de contrats à terme sur le pétrole à 9h50, heure de Paris, soit 3h50 du matin à Washington – le monde appartient à ceux qui se lèvent très tôt !

Et il ne s’agit pas d’un petit pic dans la courbe des échanges, puisqu’il est question d’une « position notionnelle » de 920 M$ — pour ne pas dire 1 milliard ?

C’est énorme !

Non, c’est colossal : c’est la seconde plus grosse prise de position « short pétrole » sur les quatre déjà observées quelques minutes, ou dizaines de minutes, avant un communiqué d’Axios.

Mais qui est Axios ? Il s’agit d’un site de suivi de l’actualité géopolitique animé par un « reporter » du nom de Barak Ravid. Il s’est fait un nom en diffusant des « infos » de première main émanant de la Maison-Blanche et du renseignement israélien.

Chaque fois que l’administration Trump entend faire pression sur l’Iran ou a besoin de faire « bouger le pétrole », Ravid reçoit un appel… qui vaut des milliards !

Alors, où s’arrête la diffusion de nouvelles exclusives, et où commence la manipulation de marché ?

Petit rappel chronologique édifiant…

Suite à cet enchaînement d’opérations témoignant d’un flair presque surnaturel de quelques traders aux poches profondes, on ne parle pas de mises notionnelles à 1 million de dollars, ce qui est déjà du lourd pour un trader particulier, mais de tailles 500 à 1 000 fois plus massives.

Bloomberg a confirmé que la CFTC enquête activement sur ces transactions, en se concentrant sur les plateformes CME Group et ICE.

Le député Ritchie Torres a exigé que la SEC et la CFTC enquêtent, qualifiant cela de transactions sur « des informations matérielles non publiques à une échelle potentiellement historique ». L’utilisation d’informations géopolitiques privilégiées ou de tout autre secret d’État, pour faire de l’insider trading, est interdite aux responsables politiques depuis 1933 aux États-Unis.

Le Comité bancaire du Sénat américain avait envoyé une lettre formelle à la CFTC demandant des réponses d’ici le 30 avril ; on les attend encore.

Ce n’est pas du trading – c’est un agenda d’insider à une échelle qui défie l’imagination !

Qui savait ?

Trump a mis en pause mardi l’opération de « protection par la Navy » des navires transitant par Ormuz, annoncée la veille.

Les futures US avaient rebondi avant de tout reperdre, car, en réalité, zéro navire américain n’avait traversé le détroit entre lundi et mardi, et deux ont essuyé des tirs de drones imputés à l’Iran, dont un porte-conteneurs appartenant à CMA-CGM.

L’Iran avait fait une mise au point dès mardi : « La réouverture du détroit n’a pas encore commencé ; d’ailleurs, il n’y a même pas de négociations à ce sujet. »

Nous supposons qu’il y a bien des négociations en cours via le Pakistan, mais elles n’avaient certainement pas avancé au point qu’Axios puisse affirmer qu’un accord était dans les tuyaux.

En revanche, sans cette annonce, impossible de placer un trade sur le S&P 500 et le Nasdaq dès 1h15 du matin, puis de nouveau vers 8h – soit 7 heures et demie avant la réouverture de Wall Street, qui aligne sa 26e séance de hausse, le SOXX affichant un score de 500, contre 300 le 30 mars. Soit +66 % en cinq semaines, une furia haussière sans précédent historique sur les indices US depuis la fin du XIXe siècle.

Et quand ce n’est pas Trump qui cherche à euphoriser le marché via Axios, c’est Marco Rubio qui opère dans le même registre, avec ce même objectif de faire chuter les cours du WTI.

Marco Rubio affirmait mardi soir que « l’opération Épique Furie est terminée car les objectifs ont été atteints » : si l’objectif consistait à enrichir démesurément un minuscule cercle d’initiés, c’est mission accomplie, les milliards pleuvent sur la Maison-Blanche.

En réalité, l’Iran a remporté cette guerre !

Il n’y a eu ni changement de régime, ni accord nucléaire, ni limitation des missiles balistiques et des drones, ni désengagement des liens entre l’Iran et ses alliés régionaux, et le détroit d’Ormuz est désormais sous le contrôle de l’Iran, qui entend soumettre les navires commerciaux à un « péage de réparation » payable – provocation ultime – en rial iranien, ce qui suppose la levée des sanctions bancaires contre Téhéran.

C’est évidemment une condition inacceptable du point de vue des pays occidentaux ou riverains du golfe Persique.

Les bases américaines dans la région ont été détruites, le système d’alliances des États-Unis a été affaibli, l’hégémonie du pétrodollar est sérieusement remise en cause.

Pour résumer, Trump a mené une guerre de changement de régime ratée ; cela affaiblira gravement la position des États-Unis au Moyen-Orient. Tout ce qui a été accompli, c’est l’élimination — en vain — des cadres du régime des mollahs et de milliers d’Iraniens, dont le massacre de 180 fillettes de l’école de Minab, ainsi que la résurgence des pressions inflationnistes et des bouleversements durables des chaînes d’approvisionnement.

L’Asie subit déjà des pénuries et vit en régime de rationnement ; les goulots d’étranglement se multiplient dans les chaînes d’approvisionnement partout sur la planète – kérosène, engrais, hélium… – et l’Occident aura beaucoup de mal à reconstituer les réserves stratégiques, un problème largement sous-estimé et dont nous allons bientôt reparler, n’en doutez pas, car ce sujet deviendra bientôt mainstream.

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