La Chronique Agora

Esclavage et banques centrales

▪ Dans la lutte entre M. le Marché et Mme Janet Yellen, c’est M. le Marché qui l’emportera — au bout du compte.

Très probablement, en dépit des difficultés de ces deux derniers jours, le réflexe d' »acheter les creux » reprendra le dessus. Les actions remonteront. Pendant un temps. Cependant, elles doivent baisser un jour ou l’autre. Et quand elles chuteront pour de bon, Mme Yellen paniquera. Elle promettra plus d’argent aux investisseurs… et plantera le décor du dernier acte de cette tragi-comédie économique.

« Le déterminisme historique », avons-nous expliqué lors d’un dîner hier soir. « Marx avait raison. Ce qui doit arriver arrivera. Les événements macro-économiques et politiques dépendent largement du chemin emprunté. Une fois sur la route de l’apocalypse, en d’autres termes, on n’en dévie pas. Il n’y a pas de ‘solutions’. »

Ce point de vue s’est révélé tout aussi impopulaire à Paris que parmi nos lecteurs. Des objections s’en sont suivies. La race humaine est intelligente — nous pouvons tout de même nous tirer de dettes surdimensionnées sans krach ni dépression, non ?

▪ 5 000 économistes sont dans un hôtel

Tant d’économistes en un seul endroit… On les entendait cancaner jusqu’à Baltimore et New York

C’est en tout cas ce que pense Larry Summers. Lui et 5 000 (!) économistes ont passé le week-end dernier à Philadelphie, proposant diagnostics et prescriptions.

Ah, cher lecteur, quelle occasion. Tant d’économistes en un seul endroit… On les entendait cancaner jusqu’à Baltimore et New York.

Larry Summers a déclaré qu’il envisageait une longue période de stagnation dans le monde développé. Mais il pense que c’est une maladie économique… comme le psoriasis ou la grippe… et qu’il est qualifié pour la traiter. Tous n’étaient pas de cet avis. Le diagnostic de Summers n’est pas le bon, ont-ils dit. Les pays développés ne sont pas dans une période de stagnation prolongée — au contraire : grâce aux médicaments déjà administrés par d’autres du même métier, l’économie est en convalescence et revient à la croissance et la « normalité ».

Un autre triomphe de la race humaine ! Mission accomplie !

« L’humanité a pu surmonter d’énormes problèmes », a continué notre hôte parisien. « Prenez l’esclavage, par exemple. Il a existé pendant des milliers d’années. Puis, au XIXe siècle, les gens ont finalement réalisé que ce n’était pas une chose honorable ou juste. Par une action collective et consciente, l’esclavage a été éliminé ».

« Ah, là, vous vous trompez » : nous avions une réponse toute prête. « L’esclavage n’a pas été aboli parce que l’homme était soudain plus éclairé… ou plus ‘chrétien’. Il a disparu parce que la révolution industrielle lui a ôté toute profitabilité. Comme vous l’avez dit, il s’est écoulé des milliers d’années durant lesquelles les gens auraient pu y mettre fin. Ils ne l’ont fait que lorsque c’était pratique pour eux… c’est-à-dire lorsque ça ne rapportait plus ».

« Il suffit de voir ce qui s’est passé durant la guerre de Sécession aux Etats-Unis. L’esclavage n’a jamais rapporté dans les états du nord parce que le sol ne se prête pas à des cultures sur de grandes surfaces. Les nordistes étaient donc en majorité contre l’esclavage — une opinion moralisatrice et inspirante que les Yankees pouvaient avoir sans que ça leur coûte grand-chose ».

« Dans les états à la frontière, l’esclavage rapportait à peine. Avoir des esclaves coûtait cher — et ils pouvaient s’enfuir relativement facilement vers le nord. Les gens étaient partagés. C’était le cas même en Virginie, où se trouvait Richmond, la capitale de la Confédération. Robert E. Lee a libéré ses esclaves en partie par noblesse de sentiment et en partie, supposons-nous, par intérêt économique ».

« Enfin, dans le sud profond, l’esclavage était encore un moyen profitable de cultiver le coton et le tabac. En étant contre l’esclavage, on abandonnait la possibilité de gérer une grande plantation profitable, avec une gigantesque demeure et de belles fêtes à la Scarlett O’Hara. Naturellement, la plupart des gens là-bas étaient pour l’esclavage ».

Notre postulat : un homme en vient à croire ce qu’il doit croire quand il doit le croire.

▪ Alice au pays de l’investissement
Aujourd’hui, un citoyen consciencieux et raisonnable dans une économie développée doit croire six choses impossibles avant le petit-déjeuner et une demi-douzaine d’autres après le dîner.

Un citoyen consciencieux et raisonnable dans une économie développée doit croire six choses impossibles avant le petit-déjeuner

Il doit croire que 5 000 économistes entassés dans un hôtel à Philadelphie peuvent réussir à faire ce à quoi aucun autre économiste n’est parvenu — améliorer une économie.

Il doit croire que « l’argent » peut être créé à partir de rien… et que cet « argent » peut rendre les gens plus riches, s’il est distribué correctement.

Il doit croire qu’on peut créer de la richesse sans transpirer ni épargner… simplement par la grâce de la « relance » et d’une gestion éclairée de la part des banques centrales.

Il doit croire que lui — et d’autres — peuvent emprunter comme bon leur semble et ne jamais rembourser.

Et il doit croire que les marchés grimpent… et ne baissent jamais.

Bien entendu, ces choses ne seront pas éternellement vraies. Mais sembleront-elles vraies en 2015 ? Peut-être. Si c’est le cas… un investisseur devrait-il oublier la vérité ?

Rendez-vous demain.

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