La Chronique Agora

Droits de douane : l’arme fatale du déclin

Présentés comme une réponse universelle par l’administration Trump, les droits de douane sont devenus un outil tout usage, mêlant pression économique, diplomatie coercitive et communication politique. Mais derrière cette inflation tarifaire se profile une réalité plus inquiétante : l’affaiblissement structurel du dollar et l’isolement croissant des Etats-Unis sur la scène internationale.

Les droits de douane sont une sorte de ruban adhésif pour cette administration.

Présentés comme une solution miracle à tout faire, ils sont utilisés — avec la même efficacité — pour entraver le commerce, lutter contre le trafic de drogue, intimider des juridictions étrangères, influencer des élections hors des frontières, récompenser des donateurs de campagne, protéger les industries nationales de la concurrence, décourager l’immigration, sanctionner des opinions étrangères jugées déplaisantes, tenter de paralyser des adversaires… et que sais-je encore.

Ah oui… punir aussi les nations étrangères qui respectent pourtant leurs obligations dans le cadre du traité de l’OTAN.

The National rapporte :

« Droits de douane sur le Groenland : Trump impose une taxe supplémentaire de 10 % aux pays européens qui soutiennent le Danemark.

La pénalité infligée aux défenseurs du territoire arctique devrait passer à 25 % dès le mois de juin. »

Les usages sont multiples. Tous sont inconstitutionnels, inefficaces, ou les deux à la fois — du moins selon la majorité des observateurs sérieux.

Mais dans une perspective de « fatalisme historique », les politiques de Trump jouent un rôle bien précis. Elles transforment progressivement les Etats-Unis en nation paria, en Etat hors-la-loi, en voyou du système international. Elles les affaiblissent, les appauvrissent et les isolent.

Pour en revenir à notre réflexion sur la monnaie, la véritable puissance américaine repose sur sa monnaie-bulle : le dollar post-1971. Tant que les étrangers l’utilisent comme monnaie de réserve, ils manifestent une forte « préférence pour la liquidité » du billet vert. Ils l’obtiennent en exportant des biens utiles vers les Etats-Unis… puis, au lieu de le réinjecter dans l’économie industrielle américaine en achetant des produits locaux, ils le placent dans l’économie financière.

Conservés dans les coffres des banques centrales, ces dollars étrangers ne servent ni à acheter des Happy Meals ni des lys funéraires. Ils financent surtout l’achat de bons du Trésor américain, ce qui réduit le coût de l’endettement des Etats-Unis tout en limitant la pression inflationniste.

Mais lorsque cette préférence pour la liquidité se transforme en préférence pour l’illiquidité — lorsque les détenteurs étrangers ont le sentiment d’être floués —, ils se débarrassent des dollars aussi vite que possible. C’est alors que l’économie américaine, bâtie sur une bulle spéculative, atteint son point de rupture.

The South China Morning Post rapporte :

« La Chine réduit ses avoirs en dette américaine et se tourne vers d’autres actifs alors que Trump s’en prend à Powell.

En novembre, Pékin a ramené ses détentions de bons du Trésor à leur plus bas niveau depuis 2008, à rebours d’une tendance mondiale pourtant record. Selon les analystes, la perspective d’une Réserve fédérale politisée sous Donald Trump a renforcé les inquiétudes chinoises concernant son exposition à la dette américaine. Et d’autres réductions sont attendues. »

C’est peut-être la véritable raison pour laquelle les Etats-Unis ont attaqué l’Irak et le Venezuela : ces deux pays vendaient leur pétrole contre d’autres devises. N’ayant pas besoin de dollars, ils n’ont pas contribué à la dette américaine ni au financement du déficit américain.

Les partisans de l’administration Trump lui reconnaissent le mérite de « réfléchir aux effets de second et troisième ordre ». Mais peut-être devraient-ils se pencher sur les effets de premier ordre.

Transformer le dollar en arme ? Multiplier sanctions et droits de douane ? Envahir des pays, bombarder, assassiner des civils, kidnapper des chefs d’Etat ?

Autrefois, les nations étrangères aspiraient à rejoindre le grand empire du dollar. Les Etats-Unis disposaient alors de la plus grande économie, de l’armée la plus puissante et d’une réputation — certes imparfaite — de respect des règles internationales. Aujourd’hui, l’économie américaine a été dépassée par celle de la Chine, et sa crédibilité morale s’est évaporée. Il ne reste plus que l’armée pour soutenir la position américaine, avec l’ultime ressource disponible : la force brute.

Or, ce vinaigre attire rarement les mouches. Les anciens alliés se tournent désormais vers des partenaires jugés plus doux, plus prévisibles, plus fiables.

Harici rapporte ainsi :

« Le Premier ministre canadien Carney en Chine pour ‘relancer’ les relations.

Pékin a qualifié cette visite de ‘cruciale’ dans le cadre de ses efforts pour réorganiser les relations bilatérales, après des mois de réengagement intensif. Il s’agit de la première visite d’un Premier ministre canadien en Chine depuis 2017. »

Le CSIS ajoute :

« L’imprévisibilité de la politique étrangère américaine pousse l’Inde à revoir ses priorités. Sur le plan intérieur, le gouvernement Modi accélère les réformes afin de soutenir une croissance historiquement portée par les échanges avec les Etats-Unis. Sur le plan international, New Delhi renforce activement ses relations bilatérales, notamment avec la Russie et la Chine, comme en témoignent les récents sommets très médiatisés. »

Les politiques de Trump ne sont pas imprévisibles, y compris ces droits de douane « façon ruban adhésif ». Sur le plan intérieur comme international, elles maintiennent Trump au centre de l’attention médiatique. Elles fournissent aux Américains des « ennemis » autour desquels se rassembler. Elles justifient l’augmentation des budgets alloués à l’industrie de l’armement. Elles consolident les liens avec Israël, désormais dernier allié stratégique majeur. Et elles détournent l’opinion publique de l’anarchie et de la corruption qui gangrènent l’appareil fédéral.

Plus important encore, elles permettent — pour l’instant — de maintenir la bulle économique en vie.

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