La Chronique Agora

Dette, taux, Wall Street : qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

dette-us-vix-wall-street

La dette fédérale américaine s’apprête à franchir les 40 000 Mds$, tandis que les taux restent au plus haut, que le crédit se dégrade et que l’endettement des investisseurs explose. Pourtant, Wall Street continue d’aligner les records et le VIX affiche un calme presque parfait. Jusqu’à quand ?

39 920, tic-tac, tic-tac, 39 930, tic-tac, tic-tac… La barre des 40 000 Mds$ va être franchie par la dette fédérale dans les heures qui viennent.

En août 2020, cela ne posait pas de problème : le T-Bond « 10 ans » affichait 0,55 %, et non 4,70 % ; le « 30 ans » US affichait 1,20 % de rendement – et non 5,25 % – et le « 2 ans » flirtait avec le niveau zéro (0,13 %), contre 4,23 % le 11 août.

Quelle que soit la maturité considérée, les rendements ont augmenté de plus de 400 points de base, alors que la dette a explosé de très exactement +50 % en six ans (admirez la coïncidence puisqu’elle s’établissait à 26 500 Mds$, le 17 août 2020, après avoir augmenté de 3 000 Mds$ en onze mois, à la suite du « all-in » monétaire approuvé par Donald Trump).

Six ans plus tard, Trump est de nouveau au pouvoir. Il n’y a plus de COVID, mais il a fait grimper la dette de 3 000 Mds$ par rapport à août 2025.

Et août 2025, rappelez-vous, c’était le début de l’entrée en vigueur effective – et définitive – des tarifs douaniers annoncés cinq mois auparavant, le fameux 2 avril, rebaptisé « Liberation Day ».

Selon ses dires, la hausse de 10 % des taxes (dans le meilleur des cas : c’est plutôt 15 % en moyenne) infligées à la planète entière allait largement contribuer à doper l’emploi, restaurer la compétitivité américaine et… réduire les déficits fédéraux grâce à un tsunami de recettes fiscales (en fait prélevées sur le pouvoir d’achat des Américains).

Un an plus tard, l’emploi ne s’est jamais aussi mal porté : malgré la Coupe du monde de football qui s’est déroulée en juin et juillet, 2 millions d’emplois à plein temps ont été détruits, et le temps partiel compense péniblement. Le moral des consommateurs est à la cave (il chute de 54,5 à 51 au mois d’août, son score le plus faible depuis les années 1980), la consommation a dévissé en juillet (-0,6 %, après seulement +0,2 % en juin… toujours malgré la Coupe du monde), et les déficits US n’ont jamais progressé à une telle vitesse depuis la crise du COVID.

Et il n’y a pas que la situation des finances publiques US qui atteint un niveau de dégradation vertigineux : la situation sur le marché de la dette privée est affolante.

Les « défauts de paiement graves » sur les cartes de crédit ont atteint 13,1 % au T1 2026, leur plus haut niveau depuis début 2010.

Un record de 16,4 % des prêts étudiants ont basculé dans une situation de retard de paiement de 30 jours ou plus.

Les emprunteurs ayant contracté un prêt automobile supportent une « negative equity » – l’écart entre la valeur du véhicule et le capital restant dû – de 7 200 $ en moyenne, un record… et les taux hypothécaires américains à 30 ans sont bien partis pour dépasser 7,50 % d’ici la fin de l’année.

Et ce n’est pas le plus alarmant : depuis le quatrième trimestre 2023, la « dette sur marge » des investisseurs particuliers à Wall Street a explosé de +136 %, à tout près de 1 600 Mds$, soit plus de 5 % du PIB américain. C’est l’expansion la plus forte et la plus rapide jamais enregistrée, à l’exception de février et mars 2000, juste avant l’éclatement de la bulle Internet.

En ce qui concerne les entreprises américaines, les dépenses d’investissement liées à l’IA seront proches des 1 000 Mds$ d’ici fin 2026, mais des observateurs plus vigilants font état de 1 600 Mds$ d’investissements « hors bilan » (soit, au total, 2 600 Mds$, plus de 8 % du PIB américain).

Des CAPEX encore plus astronomiques sont attendus pour 2027… avec des taux qui sont déjà au plus haut depuis l’éclatement de la bulle des dot.com.

De tels chiffres devraient donner des insomnies à la Fed, aux patrons de toutes les banques commerciales, aux analystes de Wall Street… mais tout est balayé par ce diagnostic de Donald Trump : « L’économie américaine est la plus florissante de toute l’histoire. »

Comment parvient-il à une telle conclusion, et avec une telle assurance compte tenu de tout ce qui précède ?

C’est facile : il se fie à un nouveau florilège de records absolus à Wall Street, avec un S&P 500 à plus de 7 800 points le 13 août, puis deux records absolus consécutifs les 13 et 14 pour le Russell 2000… et surtout, le VIX, le baromètre du stress, est retombé vers 14,2, le même score que le 31 décembre 2025 (avec une guerre et 50 points de base de taux en moins !).

Et pourquoi Wall Street affiche-t-il un tel optimisme et un tel mépris du risque ?

C’est facile :

Tout cela est occulté à coups de déclarations « sans lien avec la réalité » de Donald Trump concernant une résolution du conflit et la réouverture d’Ormuz.

La fausse naïveté des marchés (qui laissent les « algos » travailler avec la matière que Trump leur fournit) fait le reste : le prix du baril est écrasé à coups de communiqués évoquant, systématiquement, des accords imaginaires toutes les semaines depuis le 8 avril.

Trump continue, en parallèle, de puiser dans les réserves stratégiques pétrolières des États-Unis, lesquelles sont tombées à 308 millions de barils, leur niveau le plus bas depuis mars 1983.

Et en ce qui concerne le diesel, il n’y a même plus aucun comparable historique !

Mais cela continue de ne générer aucun stress apparent sur les marchés (le VIX est évidemment manipulé sans vergogne à la baisse), comme si une solution miracle allait surgir d’un heureux caprice du destin.

En France, nous appliquons ce principe cardinal : un nouveau problème, une nouvelle taxe. Trump, lui, applique cet autre principe : un nouveau problème, un nouveau mensonge.

Pour la France comme pour les États-Unis, le recours au levier fiscal et au mensonge politique (les deux sont souvent imbriqués) « fonctionne » sans accroc majeur depuis dix ans.

Du coup… avec un VIX au plus bas depuis neuf mois, pourquoi changer une stratégie qui gagne ?

Quel média s’inquiète de la situation ?

Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile