La Chronique Agora

Le déni de Wall Street à l’épreuve des taux

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Trump peut toujours manipuler les gros titres, faire chuter le pétrole à coups de fausses trêves et maintenir l’illusion d’un marché invulnérable. Mais derrière le décor, les taux longs flambent, la dette liée à l’IA explose et les positions spéculatives commencent à craquer. Avec Kevin Warsh, la Fed ne promet plus de protéger Wall Street de toute mauvaise surprise : le déni pourrait bientôt coûter très cher.

Le déni, ça marchait… et ça a encore très bien marché les 27 et 28 juillet ! Le déni a même permis à Wall Street et à l’EuroStoxx de sortir indemnes du krach de la Bourse de Séoul (-40 % depuis le sommet, dont -20 % en une semaine).

Le facteur miracle : la chute de 15 % du cours du baril en 48 heures… et une réponse positive des marchés obligataires.

Et ce « miracle », c’est un nouveau fake de Donald Trump : ses annonces du week-end, qui laissaient entrevoir une issue diplomatique après la vague de bombardements des treize jours précédents, ont été systématiquement démenties par Téhéran.

D’abord par l’intermédiaire de l’agence de presse Tasnim, puis par des tirs de missiles et de drones à travers le golfe Persique, notamment contre les installations pétrolières saoudiennes, l’Iran prenant ainsi le relais de ses alliés houthis. Trump a prévenu que ces attaques allaient se payer très cher, ce qui laisse présager de nouveaux bombardements américains au cours des prochaines heures.

La tension va probablement continuer de monter jusqu’à vendredi. Puis, pour la 23e fois, des fuites sélectives et des signaux diplomatiques fabriqués de toutes pièces feront les gros titres, publiés de façon coordonnée par les médias.

Les LLM — ces « intelligences » de décryptage automatisé de l’actualité — feront réagir les algorithmes dans le sens voulu par la Maison-Blanche, entraînant pendant 24 ou 48 heures des liquidations forcées des positions longues détenues par les « mains faibles » sur le pétrole.

Ce serait tout aussi payant si cela ne durait que quelques heures le lundi : les gains des shorts sont encaissés avant que les opérateurs ne comprennent que les navires ne vont pas transiter de sitôt par Ormuz… ou que les premiers tirs de drones iraniens ne viennent pulvériser le narratif américain de la « pause temporaire ».

Le baril de Brent a repris 8 %, alors que le Golfe est de nouveau à feu et à sang et que le trafic physique dans le détroit de Bab el-Mandeb reste fortement perturbé.

Autrement dit, alors que la guerre est repartie de plus belle, le baril n’est encore qu’à mi-chemin de ses niveaux du 24 juillet : la manipulation des attentes fonctionne toujours.

Trump n’a pas encore perdu le contrôle des apparences, des gros titres et du narratif. C’est un avantage énorme, puisque l’un des enjeux consiste à permettre aux 0,001 % les plus fortunés et aux proches du Bureau ovale les mieux renseignés de sortir d’un maximum de positions au zénith, face à des particuliers qui croient dur comme fer à la martingale du « buy the dips », puisque Wall Street semble invulnérable.

Et il aura fallu attendre la seconde prise de parole de Kevin Warsh pour que cette certitude soit enfin ébranlée, avec un bond spectaculaire des taux longs et un 30 ans qui affiche ses pires niveaux depuis 2007.

Mais les investisseurs individuels en actions — ETF et autres instruments à effet de levier — n’ont pas encore pris conscience que la maîtrise du narratif par Trump n’ajoute pas un seul baril réel de diesel dans les stocks de l’Europe ou de l’Asie. La marge de raffinage est passée de 20 à 80 dollars par baril – du jamais-vu.

Elle n’ajoute pas davantage un quintal d’engrais pour stimuler les récoltes dans l’hémisphère sud, ni un atome d’hélium pour fabriquer des semi-conducteurs, etc.

Les marchés obligataires, eux, ont commencé à intégrer une rareté durable — pouvant aller jusqu’à la pénurie — de l’énergie et de nombreux produits de base.

Mais ce qui commence à les tétaniser depuis début juillet, c’est le montant des CAPEX consacrés à l’IA. Ils se chiffrent désormais en milliers de milliards de dollars, l’essentiel étant financé à crédit, sans scénario crédible de retour sur investissement.

Les CDS — les assurances contre le risque de défaut — explosent, y compris sur les meilleures signatures, notamment certaines des « Sept Fantastiques », ainsi que sur l’ensemble des leaders de l’IA valorisés à des centaines, voire des milliers de milliards de dollars.

Ajoutez à cela les 1 500 Mds$ de dette sur marge — les achats de titres à crédit des particuliers — et imaginez la situation de celui qui s’est rué sur SpaceX entre 160 et 200 dollars avec un effet de levier de 5, qui n’a soldé que la moitié de sa position lorsque le titre est repassé sous les 135 dollars — son prix d’émission — et qui le voit désormais s’échanger autour de 110 dollars.

Et c’est précisément au moment où un maximum d’emprunteurs sont au taquet, mis au supplice par la débâcle de leurs lignes les plus spéculatives que la Fed décide d’ajouter une dose d’incertitude sur l’évolution des taux.

La conférence de presse de Kevin Warsh, ce 29 juillet, laisse les marchés obligataires dans leur situation la plus inconfortable depuis le renversement de la politique monétaire de la Banque du Japon, fin juillet 2024, qui avait mis fin au mécanisme du carry trade yen/dollar.

Kevin Warsh ne prend aucun engagement pour septembre en matière de lutte contre l’inflation. Aux investisseurs de se préparer à toute éventualité : c’en est bel et bien fini de la forward guidance, et les T-Bonds encaissent mal le coup.

Le 10 ans a fait une embardée de 8,5 points de base, à 4,69 %, tandis que le 30 ans a bondi de 11,4 points de base, à 5,21 %, son pire niveau depuis 2007.

Wall Street n’avait pas anticipé que sa principale alliée, la Fed, ferait sa diva au moment précis où les marchés de taux ont le plus besoin de visibilité, rompant ainsi avec une tradition vieille de vingt ans, scrupuleusement respectée par Ben Bernanke (deux mandats de quatre ans), Janet Yellen (un mandat) ou Jerome Powell (deux mandats).

Leurs prédécesseurs avaient fait le vœu de ne jamais surprendre Wall Street, qui avait toujours le dernier mot en matière de taux. Pas sûr que Wall Street renonce volontiers à ce privilège en or massif…

Un bras de fer risque de s’engager avec Warsh : sortez le pop-corn !

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