La Chronique Agora

Déficit américain : Trump dépense, les marchés présentent la facture

Les Etats-Unis accumulent leur plus lourd déficit depuis le Covid, sans que l’administration Trump semble décidée à freiner les dépenses. Les investisseurs réclament des rendements plus élevés pour financer cette fuite en avant, alourdissant encore une facture d’intérêts déjà colossale.

Les rendements obligataires s’envolent aujourd’hui. Celui des emprunts d’Etat américains à dix ans dépasse 4,9 %, atteignant son plus haut niveau depuis 2007. Le rendement à trente ans, lui, a franchi les 5,3 %, un sommet depuis 2002.

De nombreux facteurs peuvent expliquer une hausse des rendements des bons du Trésor. Mais, compte tenu de la situation budgétaire américaine, la principale raison pour laquelle les investisseurs réclament aujourd’hui une rémunération plus élevée est probablement la suivante : ils s’attendent à ce que les déficits fédéraux continuent de se creuser et que des milliers de milliards de dollars de nouveaux titres du Trésor inondent le marché dans les années à venir. Par ailleurs, les indicateurs d’inflation montrent que la hausse des prix ne disparaît pas. De quoi peser sur la demande d’obligations à long terme.

Pour mesurer l’état actuel des finances publiques, examinons le dernier rapport mensuel du département du Trésor.

L’exercice budgétaire en cours a commencé en octobre : les chiffres disponibles couvrent donc les dix premiers mois. Sur cette période, le déficit cumulé de l’exercice 2026 atteint 1 790 milliards de dollars. Même corrigé de l’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation, c’est le déficit le plus élevé depuis cinq ans. Il faut remonter à la panique du Covid pour retrouver de tels montants : le gouvernement fédéral avait alors accumulé des déficits colossaux afin de payer les gens à rester chez eux sans travailler.

Exprimés en dollars de 2026, les déficits de l’époque dépassaient la somme vertigineuse de 3 000 milliards de dollars. Mais celui de l’exercice en cours, qui pourrait atteindre 2 000 milliards d’ici sa clôture, témoigne d’une prodigalité sidérante en dehors d’une pandémie majeure ou d’une guerre mondiale.

En juillet, les dépenses fédérales ont d’ailleurs atteint leur deuxième niveau le plus élevé jamais enregistré, même après correction de l’inflation. Sur ce seul mois, elles se sont élevées à 766 milliards de dollars. Seul juillet 2020 avait fait davantage, avec 807 milliards.

Au vu de ces dépenses et de l’escalade continue de la guerre menée contre l’Iran, il apparaît de plus en plus clairement que l’administration Trump n’a aucune intention de freiner sérieusement les dépenses. Il faut donc s’attendre à ce que des volumes considérables de nouvelle dette fédérale cherchent preneur dans les années à venir.

Ces déficits massifs viendront naturellement gonfler la dette fédérale totale, qui approche désormais les 40 100 milliards de dollars. Si le déficit accumulé depuis le début de l’exercice s’élève, à ce stade, à quelque 1 700 milliards de dollars, l’encours total de la dette a, lui, augmenté de plus de 1 900 milliards.

Cette accumulation continue d’alourdir la charge des intérêts. Selon le rapport du Trésor, le gouvernement américain a versé plus de 117 milliards de dollars d’intérêts pour le seul mois de juillet. Depuis le début de l’exercice, la facture dépasse 1 100 milliards de dollars et devrait franchir les 1 300 milliards d’ici sa clôture, le 30 septembre.

A titre de comparaison, l’ensemble des dépenses fédérales consacrées au département de la Défense représente moins de 950 milliards de dollars.

Les paiements d’intérêts augmentent alors que le ratio de dette publique rapportée au PIB dépasse désormais 120 %, soit davantage que pendant la Seconde Guerre mondiale. Une part toujours plus importante de l’argent des contribuables devra donc servir à financer les dettes passées.

Ce fardeau ne fera que s’alourdir à mesure que les taux d’intérêt monteront. C’est bien ce qui semble se dessiner pour les années à venir, alors que les Etats-Unis sont en train de refinancer plus de 9 000 milliards de dollars de dette. L’essentiel sera refinancé au moyen de titres à court terme, ce qui imposera de recommencer dès l’année suivante.

Avec un pays déjà aussi lourdement endetté, cette situation continuera d’exercer une pression à la hausse sur les rendements et d’aggraver le poids global de la dette. La remontée des rendements crée également une immense incertitude quant à l’avenir des finances fédérales. Comme le souligne un récent rapport du Government Accountability Office (GAO), l’organisme de contrôle des comptes publics américains :

L’incertitude concernant les taux d’intérêt futurs. L’objectif du Trésor en matière de gestion de la dette est d’emprunter au moindre coût dans la durée. Outre le financement annuel des activités de l’Etat, il doit refinancer les dettes arrivant à échéance. Au cours de l’exercice 2026, par exemple, le Trésor devra refinancer 9 700 milliards de dollars de titres aux taux d’intérêt du marché.

Il doit gérer son portefeuille de dette en trouvant un équilibre entre de faibles coûts de financement et le risque de refinancement, c’est-à-dire le risque de devoir renouveler ses emprunts à des taux plus élevés. Pour cela, il ajuste la répartition de ses émissions entre titres à long terme et titres à court terme.

Les titres à long terme portent généralement des taux d’intérêt plus élevés, mais réduisent le risque de refinancement, car leurs échéances sont plus espacées. Les titres à court terme offrent habituellement des taux plus faibles, mais doivent être refinancés plus souvent, potentiellement à des taux plus élevés.

Les investisseurs obligataires ont parfaitement conscience de cette situation. Ajoutée à leurs anticipations d’une inflation persistante, elle explique pourquoi ils exigent désormais des rendements plus élevés. Le gouvernement fédéral a impérativement besoin d’émettre de nouveaux emprunts, de refinancer les anciens et de régler une facture d’intérêts qui dépasse désormais largement les 1 000 milliards de dollars par an.

Voilà qui aide à comprendre pourquoi les rendements des obligations à long terme remontent aujourd’hui vers des niveaux parmi les plus élevés observés depuis près de vingt ans.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile