Le pétrole et le gaz repartent à la hausse, alors que les taux d’intérêt pèsent déjà lourdement sur l’économie. Dans le même temps, les groupes technologiques doivent investir toujours plus pour rester dans la course à l’intelligence artificielle. La croissance n’a pas disparu, mais elle devient nettement plus coûteuse.
La remontée du pétrole commence à devenir préoccupante.
Nous sommes encore loin des niveaux extrêmes atteints au plus fort des tensions. Mais un baril autour de 110 dollars n’a déjà plus rien d’anodin, surtout lorsque le gaz européen repart lui aussi à la hausse.
Le contrat de référence négocié à Rotterdam vient ainsi de dépasser son précédent sommet. Le mouvement reste encore limité, mais il montre que les tensions sur l’énergie s’intensifient.
Or, il ne suffit pas de regarder le prix du baril sur les écrans. Les attaques contre les infrastructures et les perturbations des grandes voies de transport peuvent laisser des traces durables. Certaines installations ne se reconstruisent pas en quelques semaines. Et lorsque les flux énergétiques sont perturbés, les conséquences se répercutent rapidement sur le prix de l’électricité, le transport maritime et le coût des conteneurs.
L’Europe se trouve naturellement en première ligne. Les prix de l’électricité ont déjà fortement remonté dans plusieurs pays, notamment en Italie et en Espagne. La France est un peu moins touchée, mais elle ne peut pas échapper totalement à un choc qui concerne l’ensemble du continent.
Une énergie plus chère finit toujours par peser sur l’activité. Mais cette fois, le problème est plus profond : cette hausse intervient alors que le coût de l’argent est lui aussi devenu particulièrement lourd à supporter.
Des taux trop élevés pour l’Europe
Les rendements obligataires ont fortement remonté. Le taux français à dix ans a dépassé 4 %, tout comme le taux italien. Aux États-Unis, les taux longs évoluent eux aussi à des niveaux très élevés.
Cela commence à devenir réellement problématique.
Les banques centrales semblent considérer que les économies peuvent supporter durablement de telles conditions de financement. Je n’en suis pas convaincu. L’Europe, en particulier, dispose d’un potentiel de croissance trop faible pour vivre longtemps avec des taux aussi élevés.
La Banque centrale européenne a choisi de ne pas relever ses taux lors de sa dernière réunion. Christine Lagarde a toutefois indiqué que certains membres de son Conseil auraient préféré les augmenter.
Cette position me paraît difficile à comprendre.
Les dernières statistiques ne justifient pas un nouveau durcissement monétaire. En Allemagne, les prix à la production ont reculé de 0,3 %, contre une baisse de 0,2 % attendue. Au Royaume-Uni, ils ont chuté de 2 % sur un mois, bien davantage que prévu. Au Japon, l’inflation à la production est ressortie conformément aux attentes et reste inférieure à 2 %. Dans la plupart des autres pays, les chiffres se sont également révélés plutôt rassurants.
Même certaines banques centrales dont on attendait une hausse des taux ont finalement choisi de ne rien faire. La banque centrale indonésienne, par exemple, a maintenu son taux directeur à 5,75 %.
Ces décisions montrent que les autorités monétaires constatent elles aussi le ralentissement des tensions inflationnistes, mais également la fragilité croissante de l’activité.
Bien entendu, si le pétrole devait atteindre 200 dollars, la situation serait totalement différente. L’inflation repartirait très fortement. Mais nous n’en sommes pas là. Et une désescalade géopolitique ferait probablement baisser rapidement le prix de plusieurs matières premières, même si la production et le transport ne reprenaient pas immédiatement.
L’Europe doit donc éviter d’ajouter un choc monétaire au choc énergétique. À mon sens, les taux européens devraient baisser.
Toujours plus d’investissements dans l’IA
Cette hausse du coût de l’énergie et du financement intervient au moment où les groupes technologiques doivent engager des dépenses considérables dans l’intelligence artificielle.
Les dernières publications l’ont encore montré.
Intel a annoncé des résultats supérieurs aux attentes. La société a même enregistré sa plus forte croissance depuis une quinzaine d’années. Son action s’est d’abord envolée après la clôture, avant de perdre une grande partie de ses gains.
Le marché ne s’est pas uniquement intéressé aux performances du trimestre. Il a surtout regardé les dépenses qu’Intel allait devoir engager pour poursuivre son développement.
La même inquiétude est apparue après la publication d’Alphabet. L’annonce d’une nouvelle hausse des investissements dans l’intelligence artificielle a immédiatement refroidi les investisseurs.
Ce changement est important.
Pendant plusieurs années, il suffisait presque à une entreprise d’annoncer qu’elle allait investir des milliards dans l’IA pour voir son cours de Bourse progresser. Ces dépenses étaient perçues comme la promesse d’une croissance considérable.
Aujourd’hui, les investisseurs commencent à poser une autre question : combien faudra-t-il encore dépenser ?
La concurrence devient féroce entre les fabricants de semi-conducteurs. Chacun doit améliorer ses produits, augmenter ses capacités de production et investir massivement pour rester compétitif.
Les entreprises ne dépensent donc plus seulement pour prendre de l’avance. Elles investissent aussi pour éviter d’être distancées.
Chaque acteur veut proposer davantage de puissance de calcul. Chaque groupe cherche à disposer des meilleures puces et des meilleures infrastructures. Dès qu’un concurrent annonce de nouveaux investissements, les autres sont presque obligés de suivre.
Mais une question essentielle reste en suspens : qui utilisera toute cette puissance de calcul ?
La demande suivra-t-elle ?
On entend constamment que les entreprises utilisent de plus en plus l’intelligence artificielle.
C’est sans doute vrai pour certaines d’entre elles. Celles qui sauront l’intégrer efficacement à leur activité pourront même acquérir un avantage concurrentiel important.
Mais en tant qu’utilisateur quotidien, je n’ai pas l’impression que toutes les entreprises soient déjà en train de transformer profondément leur fonctionnement grâce à l’IA. Elle n’est pas encore utilisée partout, tout le temps et pour tout.
Il existe donc un décalage entre l’ampleur des investissements annoncés et l’utilisation actuelle de ces technologies dans l’économie réelle.
Cela ne signifie pas que l’intelligence artificielle ne produira pas de gains importants. Cela signifie simplement que les montants engagés deviennent extrêmes et que le marché commence à mesurer les risques qui les accompagnent.
Les entreprises technologiques doivent désormais prouver deux choses à la fois : qu’elles peuvent continuer à croître et que leurs investissements finiront réellement par rapporter.
De bons résultats ne suffisent donc plus toujours. Intel vient d’en faire l’expérience. Alphabet également.
Les investisseurs veulent maintenant savoir combien coûtera cette croissance et à quel moment les sommes investies commenceront à produire des résultats concrets.
Le véritable prix de la croissance
C’est le point commun entre les différents événements de cette semaine.
L’énergie devient plus chère. Le financement reste coûteux. Et dans les secteurs technologiques les plus dynamiques, les entreprises doivent investir toujours davantage pour préserver leur position.
La croissance n’a pas disparu. Mais son prix augmente.
Pour les économies européennes, cela signifie qu’il faut éviter de maintenir inutilement des taux trop élevés alors que l’activité est déjà fragile.
Pour les groupes technologiques, cela signifie que le marché ne récompensera plus automatiquement chaque milliard consacré à l’intelligence artificielle. Il voudra savoir ce que cet argent rapportera réellement.
La course à l’IA peut encore durer longtemps. Certaines entreprises en sortiront sans doute plus puissantes. Mais investir davantage que ses concurrents ne garantit pas de l’emporter.
Parfois, cela permet seulement de ne pas décrocher.
