La Chronique Agora

La crise française ne restera pas française

euro-crise

Viele verschiedene Euro Geldscheine. Symbolfoto für Reichtum und Geldanlage.

La défiance envers la France contribue à fragiliser l’euro. Et contrairement à une idée tenace, une monnaie moins chère n’est pas forcément une bonne nouvelle : dans les circonstances actuelles, elle risque surtout d’alourdir la facture des Français.

La France emprunte plus cher que le Portugal, que la Grèce et désormais que l’Italie. Il y a quelques années, une telle situation aurait paru inimaginable. Aujourd’hui, elle s’installe. Et pendant que nos responsables politiques négocient encore un budget dont les hypothèses ne tiennent pas debout, les investisseurs, eux, ont commencé à tirer leurs conclusions.

Mais attention : croire que cette défiance restera cantonnée à la dette française serait une grave erreur. Nous partageons notre monnaie avec nos voisins. Lorsque la situation française inquiète, c’est aussi la solidité de la zone euro qui finit par être interrogée.

C’est là que notre crise prend une autre dimension. Elle ne concerne plus seulement le taux auquel Bercy emprunte. Elle contribue à peser sur l’euro, donc sur ce que nous payons pour acheter à l’étranger. Et cette facture-là arrive jusque chez ceux qui ne possèdent ni obligations ni actions.

Une accalmie qui ne règle rien

Le taux français à dix ans évolue autour de 4,9 %. Certains pourront se rassurer en constatant qu’il ne monte plus aussi vite. Franchement, faut-il se réjouir de rester près de 5 %, sur des niveaux inconnus depuis juillet 2002 ?

Surtout, une stabilisation ne signifie pas que la confiance revient. Lorsque les tensions s’apaisent sur les marchés obligataires, les taux peuvent reculer dans plusieurs pays. Si les nôtres baissent moins, l’écart continue de se creuser. La France bénéficie alors de l’accalmie générale tout en restant davantage sanctionnée que ses voisins.

L’écart avec l’Allemagne a ainsi dépassé 140 points de base, soit 1,4 point de pourcentage. Celui avec le Portugal approche un point. Ce qui m’inquiète n’est donc pas seulement le niveau de nos taux, mais la persistance de cette méfiance malgré les moments de répit.

Or un investisseur qui doute de la France peut aller plus loin dans son raisonnement. Si la crise s’aggrave, comment les autres pays réagiront-ils ? Quelles tensions apparaîtront entre les membres de la zone euro ? Jusqu’où leur solidarité pourra-t-elle aller ?

Ces questions suffisent à rendre les placements en euros moins rassurants. Il n’est pas nécessaire d’attendre une crise ouverte pour que les capitaux commencent à prendre leurs distances.

Le dollar n’avait pas besoin de notre aide

Soyons précis : la France n’est pas seule responsable de la baisse de l’euro. Les raisons économiques de préférer le dollar existaient déjà. Nous venons malheureusement y ajouter un risque supplémentaire.

D’abord, l’économie américaine continue de mieux se porter que celle de la zone euro. Je prévois une croissance d’environ 2,5 % aux États-Unis cette année, contre un peu plus de 1 % dans la zone euro. Quant au chômage, il reste autour de 4,1 à 4,2 % outre-Atlantique, contre 6,4 % chez nous à l’échelle de l’union monétaire.

Où est donc passée la récession américaine annoncée avec tant d’assurance ? Certains en déduisaient déjà que le dollar allait s’effondrer. Pour l’instant, les enquêtes auprès des entreprises américaines racontent exactement l’inverse : l’activité tient et pourrait même accélérer en fin d’année.

À cela s’ajoute la rémunération des placements. Les taux américains restent supérieurs à ceux de la zone euro. Pour les obligations publiques, la comparaison pertinente se fait avec l’Allemagne, qui demeure le marché de référence de notre monnaie. Là encore, l’avantage va au dollar.

La crise française survient donc au mauvais moment. Elle renforce une tendance que les différences de croissance et de taux favorisaient déjà. Et comme ces différences pourraient persister, je continue d’envisager un euro à 1,05 dollar. Il faut se préparer à cette éventualité, plutôt que compter sur un retournement providentiel.

Ce que nous gagnons d’un côté…

À ce stade, certains répondront : tant mieux ! Un euro moins cher devrait aider nos entreprises à exporter. C’est vrai, et il ne s’agit évidemment pas de nier cet avantage.

Lorsqu’un client américain achète un produit facturé en euros, un dollar plus fort augmente son pouvoir d’achat. Nos produits deviennent plus compétitifs. De la même manière, un touriste disposant de dollars peut séjourner en Europe à moindre coût dans sa propre monnaie.

Une baisse de l’euro renchérit aussi les produits importés. Cela peut favoriser les produits fabriqués chez nous, devenus relativement moins chers. Encore faut-il que la différence de prix ne soit pas trop importante au départ, notamment face à certaines productions chinoises.

Enfin, des investisseurs étrangers peuvent trouver des entreprises européennes plus abordables. Mais une multiplication des rachats soulève aussi la question de notre indépendance économique. Tout dépend donc de ce que l’on regarde et de ce que l’on cherche à obtenir.

Dans des conditions normales, une dépréciation de 10 % de l’euro sur un an peut apporter environ un demi-point de croissance. Avec une croissance française que j’attends à seulement 0,4 %, ce serait loin d’être négligeable ! Seulement, nous ne pouvons pas nous arrêter à cette estimation favorable. Une baisse de la monnaie produit plusieurs effets simultanément, et tous ne nous rendent pas service.

… nous risquons de le perdre dans nos achats

Le problème est simple : le pétrole et de nombreuses matières premières se paient en dollars. Quand l’euro baisse, nous devons débourser davantage d’euros pour acheter la même chose. Le prix en dollars peut parfaitement rester stable et la facture augmenter pour les acheteurs européens.

Voilà pourquoi la baisse de l’euro est particulièrement dangereuse aujourd’hui. Elle intervient dans une période où l’énergie reste chère et où l’inflation exerce déjà une forte pression. Nous ajoutons donc une difficulté monétaire à des difficultés que les ménages et les entreprises subissent depuis longtemps.

Pour une entreprise exportatrice, le bénéfice commercial peut ainsi s’accompagner d’un renchérissement des matières premières importées. Pour les ménages, l’avantage est encore moins évident : leur revenu reste exprimé en euros, tandis que certains achats deviennent plus coûteux.

Et que se passe-t-il lorsqu’une part supplémentaire du revenu est absorbée par ces dépenses ? Il reste moins d’argent pour le reste. La consommation souffre, l’activité ralentit et l’emploi finit par être touché. Dans une économie déjà aussi fragile que la nôtre, ce n’est vraiment pas le moment.

Il serait donc absurde de présenter la baisse de l’euro comme un remède automatique à notre manque de croissance. Oui, elle soutient certaines activités. Mais elle peut aussi affaiblir la demande intérieure et entretenir l’inflation. Dans les circonstances actuelles, je crains que les inconvénients ne l’emportent sur les avantages.

Une monnaie moins chère ne nous rend pas spontanément plus prospères. Elle réduit aussi ce que nous pouvons acheter avec notre argent à l’extérieur de la zone euro. Cela mérite tout de même qu’on y réfléchisse avant d’applaudir !

Moins cher ne veut pas forcément dire plus attractif

Il existe un autre piège. On imagine volontiers que les investisseurs étrangers vont profiter de la baisse de l’euro pour se précipiter en Europe. Mais eux aussi regardent ce qui pourrait se passer ensuite.

Acheter moins cher aujourd’hui n’est intéressant que si l’on ne craint pas de perdre davantage demain. Un investisseur qui anticipe une poursuite de la baisse de l’euro sait que la valeur de son placement, une fois reconvertie dans sa monnaie, pourrait en souffrir. Si, en plus, il s’interroge sur la stabilité politique et économique de la zone, il peut préférer attendre ou investir ailleurs.

C’est toute la différence entre une dépréciation qui améliore la compétitivité et une dépréciation alimentée par la défiance. Dans le second cas, la baisse du prix ne suffit plus à rassurer. Elle peut même conforter les inquiétudes.

Nous retrouvons ce problème sur le marché français des actions. Nos grandes entreprises réalisent l’essentiel de leurs bénéfices à l’étranger, mais cela n’empêche pas les investisseurs de regarder leur pays d’origine. Avant de sélectionner une entreprise, certains choisissent d’abord les marchés sur lesquels ils veulent être présents. Le risque français peut alors les conduire à passer leur chemin.

Il ne suffit donc pas de disposer de groupes internationaux performants pour effacer les conséquences d’une crise nationale. La confiance dans un pays compte aussi.

Le monde ne nous attend pas

Et pendant ce temps, l’économie mondiale avance. C’est même la bonne nouvelle : l’indice composite mondial des directeurs d’achat atteint 54,3 en septembre, son meilleur niveau depuis mai 2023. Au-dessus de 50, cet indicateur traduit une expansion de l’activité. Il conforte la perspective d’une croissance mondiale proche de 3 %.

En France, en revanche, ma prévision de 0,4 % pourrait encore se révéler trop optimiste. Une stagnation reste possible. Le contraste est particulièrement cruel : nous nous affaiblissons alors que l’environnement mondial offre encore des possibilités de croissance.

Nous ne pouvons donc pas attendre que le reste du monde nous sorte de nos difficultés. Pas davantage que nous ne pouvons demander à un euro plus faible de compenser notre incapacité à rétablir la confiance.

Certains pensent que nous pourrons patienter jusqu’aux prochaines élections pour changer réellement de politique économique. Mais les investisseurs n’ont aucune obligation de respecter notre calendrier. Les entreprises en difficulté non plus.

La crise française peut s’aggraver avant que nos dirigeants aient décidé de s’y attaquer. Et si elle fragilise davantage l’euro, ses conséquences se retrouveront dans nos dépenses quotidiennes. On pourra toujours expliquer aux Français qu’une monnaie faible favorise les exportations. Cela ne leur rendra pas le pouvoir d’achat qu’ils auront perdu.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile