La Chronique Agora

La crise du crédit privé, un air de déjà-vu ?

Bank Crisis or as Banks drowning in debt with financial instability. Generative Ai.

Alors que les tensions s’accumulent sur le marché du crédit privé, certains signes rappellent les fragilités déjà observées lors des précédentes crises financières. Derrière une situation encore contenue se dessine une question plus profonde : jusqu’où les banques centrales pourront-elles repousser les conséquences d’un système devenu dépendant de leur soutien ?

L’inquiétude autour du crédit privé, bien que la situation reste encore sous contrôle, reflète la gravité et l’imminence d’une crise financière plus profonde. Depuis 2008, après le sauvetage quoi qu’il en coûte du système financier par les banques centrales, le monde est entré dans une fuite en avant. Les crises se sont succédé : crise du repo en 2019, crise financière de 2020, crise des banques régionales en 2023… Et chacune d’entre elles a été enrayée grâce à un soutien toujours plus massif des institutions monétaires, repoussant sans cesse les conséquences à plus tard. Alors que le dilemme de la Fed se rapproche pas à pas, la crise du crédit privé fait donc l’effet d’une bombe.

La révolution des taux d’intérêt, au lendemain de la crise sanitaire, a signé la fin d’une ère. Dans toute période de fin de cycle, après une longue baisse du coût de l’argent, la remontée des taux devient inévitable face à l’inflation, et l’avènement d’une crise apparaît alors comme une évidence. Depuis 2020, le renchérissement du loyer de l’argent fait ainsi craindre chaque jour l’irruption d’un tel risque, en particulier dans un monde marqué par l’interdépendance extrême née de la mondialisation. À cette situation s’ajoute désormais une inflation enracinée, nourrie par les conflits internationaux, les risques de pénuries, la guerre commerciale, le vieillissement de la population dans les économies avancées… mais surtout par l’accumulation des dettes. Aux États-Unis, la dette publique dépasse désormais le PIB du pays pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Le retour de l’inflation, dans un contexte de taux élevés, accroît dès lors l’instabilité financière et contraint la Fed à faire face à ses propres responsabilités.

À ce titre, le crédit privé apparaît aujourd’hui comme le premier secteur exposé. Ce marché, qui consiste pour des fonds à octroyer des prêts sophistiqués à des entreprises en dehors du circuit bancaire traditionnel, connaît un essor continu depuis la crise de 2008 et pèse désormais plus de 2 000 milliards de dollars. Alors que les taux d’intérêt augmentent et que de nombreuses entreprises se trouvent au bord de la faillite, plusieurs sociétés d’investissement ont enregistré des pertes colossales ces derniers mois, parmi lesquelles Ares Management et Apollo Global Management. Par ailleurs, les valorisations inscrites à leurs bilans ont été, comme par le passé, en partie dissimulées. Face à une telle situation, de nombreux investisseurs, pris de panique, ont retiré massivement leurs liquidités en seulement quelques jours, conduisant ces établissements à instaurer en urgence des plafonds de retrait.

Au fond, cette crise, bien qu’elle concerne d’autres institutions, présente de fortes similitudes avec la faillite des banques régionales en 2023, alors contenue par l’intervention de la Fed et du gouvernement américain. Le retrait massif des déposants avait entraîné la chute de la Silicon Valley Bank et poussé de nombreuses banques à instaurer des plafonds de retrait. Mais loin d’apaiser durablement la situation, de telles restrictions pourraient aujourd’hui, par effet domino, favoriser une contagion et provoquer la faillite de nouveaux établissements. Elles entraîneraient également un afflux massif de capitaux vers les plus grandes banques, celles-ci étant, comme l’avait rappelé la secrétaire au Trésor Janet Yellen, les seules réellement protégées en cas de panique bancaire.

Néanmoins, en 2023, la crise s’était propagée de part et d’autre de l’Atlantique, avec notamment la faillite puis le rachat du géant Crédit Suisse par son homologue suisse UBS. Or la crise actuelle reste, pour l’heure, circonscrite aux États-Unis. Tant que ce mouvement ne s’étend pas et ne fait pas craindre, notamment, le risque d’une pénurie de dollars, la situation demeure sous contrôle. Par ailleurs, non seulement les montants concernés sont aujourd’hui moins importants qu’en 2023, mais les fonds victimes de ces retraits ont imposé des limites aux sommes que leurs clients peuvent retirer sur une période donnée.

Cette situation pose néanmoins un autre enjeu : celui de la protection de l’épargne, alors que la loi américaine garantit les dépôts jusqu’à hauteur de 250 000 dollars par épargnant, et ce depuis la crise de 1929. Contrairement à la faillite des banques régionales, où la Fed avait mis en place un programme d’emprunt sans précédent de plus de 2 000 milliards d’euros, tout en assurant que l’ensemble des dépôts serait garanti, aucune mesure de ce type n’a pour l’heure été proposée. Ce risque reste toutefois contenu par de nouvelles injections de liquidités : depuis décembre dernier, après près de quatre années de resserrement monétaire, le bilan de la Fed est reparti à la hausse, sans qu’aucun programme exceptionnel ne soit officiellement instauré. Alors que les marchés sont devenus entièrement dépendants du soutien des banques centrales depuis 2008, cette nouvelle hausse agit, de fait, comme une forme de protection implicite.

Toutes choses égales par ailleurs, ce soutien implicite ne fera pourtant qu’aggraver les conséquences d’une crise financière aux États-Unis. Alors que l’inflation persiste et pourrait perdurer pendant des années, la banque centrale américaine ne dispose plus des mêmes marges de manœuvre qu’auparavant : d’un côté, une baisse des taux d’intérêt permettrait d’apaiser les marchés, au risque d’alimenter encore davantage l’inflation ; de l’autre, un soutien direct de la Fed entraînerait également une hausse des prix lorsque ces liquidités finiraient par s’immiscer dans l’économie réelle, d’autant que le crédit privé est devenu l’un des principaux canaux de financement des entreprises américaines.

Cette nouvelle crise accentue également le déplacement du pouvoir du secteur public vers le secteur privé, sous l’effet de la concentration bancaire croissante qui en résulte. Comme indiqué dans un précédent article, le principal enjeu de cette contagion reste la concentration bancaire, conséquence inévitable du darwinisme financier produit par un système qui repose sur la dette. Cette dynamique freine le financement des petites et moyennes entreprises, pourtant au cœur de l’économie réelle et du tissu industriel américain, tout en renforçant la logique du « too big to fail », qui confère un pouvoir toujours plus démesuré à une minorité d’acteurs.

Enfin, un autre danger majeur, plus dissimulé encore, s’aggrave : chaque crise fait courir le risque que les citoyens américains, et plus largement les citoyens du monde entier, prennent conscience que leur épargne n’est protégée qu’en quantité limitée, selon les montants définis par les fonds de garantie des dépôts bancaires — lesquels ne représentent qu’une infime proportion de l’ensemble des dépôts. Une telle prise de conscience pourrait révéler au grand jour que le système financier repose sur la dette, donc sur la confiance seule, et non sur une valeur réelle. Elle pourrait alors provoquer un mouvement brutal de retraits des dépôts, semblable aux paniques bancaires historiques, et entraîner l’effondrement du système financier.

Cela ne pourra être évité qu’à la condition que chacun prenne conscience, dès maintenant, de la gravité de cette situation, afin que la création monétaire redevienne un sujet central du débat politique, et non un enjeu laissé entre les mains d’organismes privés dont l’objectif demeure, comme depuis toujours, le rendement sans limites.

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