La Chronique Agora

Le consortium des minerais aboutira à des investissements mal orientés

minerais

Piles Of Rare Earth Elements Mined And Refined

Sous couvert de souveraineté industrielle et de sécurité stratégique, le projet américain de consortium sur les minerais critiques risque surtout de reproduire les travers classiques de la politique industrielle : distorsions économiques, gaspillage de capital et dépendance accrue aux décisions politiques.

À Washington, les mauvaises idées ne disparaissent jamais vraiment : elles changent simplement de nom. La politique industrielle — pourtant discréditée depuis longtemps tant en théorie qu’en pratique — revient aujourd’hui sous des appellations plus séduisantes comme « résilience » ou « chaînes d’approvisionnement stratégiques ».

Le projet de consortium minier porté par l’administration Trump n’est que la dernière incarnation de cette logique. Présenté comme une réponse nécessaire à la dépendance envers la Chine pour le traitement des terres rares et d’autres minerais critiques, il promet coordination, investissements et indépendance. En réalité, il risque surtout d’engendrer des distorsions, du gaspillage et une nouvelle vague d’investissements politiquement orientés et économiquement inefficaces.

Il existe certes un fond de vérité derrière cette initiative. Les États-Unis et leurs alliés dépendent fortement de la Chine pour les capacités de raffinage des terres rares et d’autres composants essentiels à l’industrie moderne. Mais cette dépendance n’est ni accidentelle ni le signe d’un échec du marché. Elle résulte de décennies de spécialisation mondiale : les entreprises ont installé leur production là où elle était la plus efficace, compte tenu des coûts, des réglementations et du savoir-faire accumulé. La réponse de Washington n’est pas de comprendre cette dynamique, mais de la contourner.

Un consortium soutenu par l’État — qu’il soit financé ouvertement ou garanti plus discrètement — substitue des priorités politiques aux signaux du marché. Comme l’avait démontré Ludwig von Mises il y a un siècle, sans véritables signaux de prix issus des échanges volontaires, le calcul économique rationnel devient impossible. Le gtcapital n’est alors plus alloué selon la rentabilité, mais selon les faveurs politiques. Le résultat prévisible est ce que les économistes autrichiens appellent le « malinvestissement » : des projets qui existent non parce qu’ils ont une logique économique, mais parce qu’ils servent un objectif politique.

Dans un secteur aussi capitalistique que l’exploitation minière et le traitement des minerais, cette logique conduit presque inévitablement aux excès. Les entreprises subventionnées ou protégées se développent au-delà de ce que le marché pourrait durablement soutenir, créant des surcapacités dans certains domaines et des pénuries dans d’autres. Les ressources sont détournées d’usages plus productifs pour être enfermées dans des projets qui ne survivent qu’à condition de bénéficier d’un soutien politique permanent. Ce qui apparaît, à court terme, comme une vague d’investissements n’est en réalité qu’une mauvaise allocation des ressources — une erreur qui ne devient visible qu’au moment où les subventions diminuent ou que les priorités politiques changent. Et partout où la politique dirige le capital, les opportunistes affluent.

Des enquêtes récentes ont d’ailleurs mis en évidence une multiplication de dépôts de sociétés douteuses, souvent enregistrées dans des juridictions comme le Delaware, par des acteurs soudain désireux de se positionner sur le créneau des minerais critiques. Pour la plupart, il ne s’agit pas d’opérateurs expérimentés répondant à une demande réelle du marché, mais de spéculateurs, d’intermédiaires ou de futurs sous-traitants attirés moins par la perspective d’un profit économique que par celle d’accéder à des flux de financement garantis par l’État.

Il ne s’agit pas d’une corruption accidentelle d’un système par ailleurs sain : c’est le système lui-même qui fonctionne comme prévu. Comme l’avait observé Friedrich Hayek, lorsque le pouvoir économique se concentre, les incitations favorisent ceux qui savent le mieux influencer les décideurs politiques. Le consortium minier ne libérera pas les États-Unis d’une dépendance ; il créera simplement une nouvelle catégorie de dépendants domestiques, des entreprises dont le modèle économique reposera directement sur le soutien public. Si cela paraît familier, c’est parce que l’histoire s’est déjà répétée.

Les États-Unis ont déjà expérimenté la politique industrielle dans le secteur énergétique, notamment avec les programmes de carburants synthétiques des années 1970 et du début des années 1980. Soutenus par des milliards de dollars fédéraux, ces projets étaient présentés comme indispensables à l’indépendance énergétique du pays. Ils se sont effondrés sous le poids de leur propre inefficacité dès que les conditions de marché ont changé, laissant les contribuables absorber les pertes. Plus récemment encore, les vagues de subventions et de favoritisme politique dans les secteurs du pétrole de schiste et des énergies renouvelables ont engendré leurs propres cycles d’euphorie, de surinvestissement, de contraction et de corruption — bien loin de la stabilité promise par la planification « stratégique ». Le consortium minier risque fort de reproduire ce schéma à une nouvelle échelle.

Rien de tout cela ne signifie que le contexte géopolitique soit inexistant. Le regain d’intérêt de Washington pour les minerais critiques s’inscrit clairement dans sa stratégie plus large vis-à-vis de la Chine. Les responsables politiques parlent ouvertement de rivalité entre grandes puissances et de la nécessité de sécuriser les chaînes d’approvisionnement en prévision d’éventuels conflits. Mais là encore, le raisonnement tourne en rond. La même classe politique qui a encouragé une profonde interdépendance économique considère désormais cette interdépendance comme un danger — un problème qu’elle entend corriger non par l’adaptation des marchés, mais par davantage d’interventionnisme. Une fois de plus, l’intervention appelle l’intervention.

Du point de vue autrichien, le problème fondamental n’est pas seulement lié aux incitations ; il est aussi d’ordre épistémologique. Aucun consortium — aussi compétent ou animé de bonnes intentions soit-il — ne peut reproduire les connaissances intégrées dans les mécanismes du marché. Les décisions concernant les investissements, les technologies à développer ou l’organisation de la production reposent sur des informations dispersées, souvent tacites, impossibles à centraliser sans perte. Les comités ne découvrent pas les prix : ils les devinent. Et lorsqu’ils se trompent — ce qui finit inévitablement par arriver — les conséquences ne sont pas supportées par les décideurs, mais socialisées à l’échelle de l’économie entière.

L’histoire montre également que l’invocation de la « sécurité nationale » accélère encore ce processus. Dès qu’un secteur est déclaré stratégique, les contraintes économiques normales sont suspendues. Les pertes deviennent des « investissements », les inefficacités se transforment en « redondances nécessaires », et les échecs sont justifiés au nom de la préparation. La discipline des profits et des pertes — seul mécanisme fiable permettant de distinguer la création de valeur du gaspillage — est remplacée par la logique de la persistance bureaucratique.

Ce qui en résulte n’est pas une plus grande résilience, mais une rigidité accrue : une économie moins réactive aux conditions réelles, davantage soumise aux allocations politisées et, au bout du compte, moins capable d’assurer la sécurité même qu’elle prétend garantir.

Une approche véritablement fondée sur le marché serait très différente. Elle commencerait par lever les obstacles à la production nationale, simplifier les procédures d’autorisation, réduire l’incertitude réglementaire et permettre aux entrepreneurs de répondre librement aux signaux des prix, sans interférence politique. Elle reconnaîtrait que la diversification et la résilience sont des conséquences naturelles de l’échange libre, et non des substituts à celui-ci.

Reste à savoir si une telle approche est politiquement envisageable. La politique industrielle offre quelque chose que les marchés ne peuvent pas fournir : l’illusion du contrôle. Elle permet aux dirigeants de désigner des projets précis, des entreprises précises, des « victoires » visibles. Elle produit des titres de presse, des inaugurations officielles et une apparence de cohérence stratégique. Mais les illusions ont un prix.

Le consortium minier mobilisera peut-être des capitaux et stimulera une certaine activité. Il réussira peut-être même à déplacer une partie de la production. Mais s’il le fait en subordonnant le calcul économique aux priorités politiques, il aggravera précisément les distorsions qu’il prétend corriger. Comme tant de politiques industrielles avant lui, il laissera derrière lui des ressources mal allouées, des intérêts installés et des promesses non tenues.

Et lorsque cela se produira, Washington fera vraisemblablement ce qu’il fait toujours : rebaptiser le problème… puis recommencer.

Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.

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