La Chronique Agora

Casino, SFR : le spectre d’un retour à la faillite

A Casino supermarket sign against a blue sky in Sollies-Pont, France, on 09 August 2023. Photo by Laurent Coust/ABACAPRESS.COM.

Derrière les discours sur la compétitivité européenne et le soutien public aux entreprises, leurs difficultés illustrent les limites d’un modèle fondé sur l’endettement, dans un contexte de croissance faible et de taux durablement élevés.

L’un des arguments régulièrement avancés pour justifier la distribution de subventions, d’aides publiques ou de financements préférentiels à des entreprises ou à des start-ups repose sur le décrochage de la croissance européenne face aux Etats-Unis.

Economistes, journalistes et lobbys industriels réclament alors des solutions, parfois sous la forme de barrières commerciales ou de protections sectorielles. L’industrie de l’acier en est un exemple emblématique : elle obtient une hausse des droits de douane sur les importations afin de se protéger de la concurrence internationale.

Ces mesures ont toutefois un coût. Les tarifs douaniers augmentent les prix pour les consommateurs, au nom du maintien d’usines et d’emplois, sans garantir une amélioration durable de la compétitivité.

Le contraste américain : plus de valeur, moins d’actifs lourds

Les entreprises américaines créent globalement davantage de valeur, avec des besoins moindres en main-d’œuvre et en investissements lourds dans des usines ou des actifs physiques. Une partie de l’écart de performance s’explique par la domination de la tech.

En 2024, les six plus grandes entreprises technologiques américaines – notamment Apple, Microsoft, Alphabet et Amazon – dégagent à elles seules près de 400 milliards de dollars de bénéfices.

Mais les Etats-Unis surperforment aussi dans des secteurs plus traditionnels, comme la distribution. Des groupes tels que Costco, Tractor Supply ou Dick’s Sporting Goods figurent parmi les moteurs de la Bourse américaine depuis plus de vingt ans.

Costco, fondée en 1983, génère environ 7 milliards de dollars de bénéfices annuels. Walmart, premier distributeur mondial, a réalisé 19 milliards de dollars de bénéfices sur la dernière année.

A l’inverse, en France, les grands distributeurs historiques connaissent de graves difficultés. Auchan et Casino en sont les exemples les plus marquants.

Casino : des craintes persistantes malgré la restructuration

Chez Casino, l’accord conclu en 2024 ayant permis d’éliminer près de 5 milliards d’euros de dette n’a pas suffi à rassurer durablement les investisseurs. Les inquiétudes ressurgissent quant à la capacité du groupe à honorer ses échéances futures.

Malgré les cessions de supermarchés à des concurrents et l’injection de capitaux par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský, les médias font état de nouvelles tensions financières.

Boursorama résume la situation :

« Le distributeur (Monoprix, Franprix, Cdiscount), passé sous le contrôle du milliardaire tchèque Daniel Křetínský en 2024 après des années de pertes et de surendettement, doit rembourser 1,4 milliard d’euros en mars 2027.

Il s’agit d’une échéance relativement rapprochée qui a conduit ses créanciers à entamer des discussions, selon lesquelles Daniel Křetínský pourrait être contraint d’injecter à nouveau des fonds.

La dette de Casino, allégée de près de 5 milliards d’euros lors de la restructuration, est repartie à la hausse, atteignant 1,4 milliard d’euros au premier semestre 2025, contre 1,2 milliard six mois plus tôt. »

Selon la présentation financière de mi-2025, Casino dégage théoriquement 286 millions d’euros d’EBITDA. Mais une fois intégrées les charges financières, les dépréciations d’actifs, les impôts et les investissements, la réalité est plus préoccupante.

Sur six mois, la trésorerie diminue de 48 millions d’euros, signalant des difficultés à financer la dette. L’endettement net augmente de 205 millions d’euros sur la même période, malgré des cessions d’actifs générant 111 millions d’euros.

Les coûts de restructuration restent lourds : 185 millions d’euros au premier semestre sont liés à la réduction des opérations.

A l’image d’Auchan, Casino cherche des économies drastiques. Le groupe annonce la cession ou la fermeture de 832 magasins en un an, principalement sous les enseignes Casino, Spar et Vival.

Le parc total passe de 7 777 magasins en juin 2024 à 6 714 un an plus tard, avec des coupes concentrées sur Casino et Franprix. Les enseignes prémium, Monoprix et Naturalia, sont en revanche épargnées.

Depuis la reprise par Daniel Křetínský, le groupe réduit la taille de ses opérations et mise davantage sur les produits à marges élevées. Mais la combinaison d’une trésorerie en baisse et d’une dette en hausse, malgré les ventes d’actifs, nourrit les doutes.

Sans amélioration significative dans les deux prochaines années, Casino s’expose à un risque de retour à la faillite.

SFR : négocier pour éviter la rechute

Les difficultés de SFR s’inscrivent dans un contexte plus large : celui des excès de dette révélés par le resserrement monétaire amorcé en 2022.

Comme chez Casino, les déboires de Patrick Drahi, propriétaire de SFR via Altice France, sont liés à une stratégie d’acquisitions financées par l’endettement.

Au premier trimestre de l’année, les intérêts de la dette d’Altice France dépassent même les profits opérationnels.

Un accord conclu durant l’été avec les créanciers – échange de dette contre participations – offre un répit temporaire. Les créanciers acceptent l’annulation d’une partie de la dette en échange de 45 % du capital d’Altice France, afin d’éviter une liquidation.

Cette dilution prépare aussi une vente future de SFR, les flux de trésorerie restant insuffisants pour faire face aux échéances.

La dette d’Altice France résulte de quinze années d’acquisitions rendues possibles par les politiques de taux bas des banques centrales. La remontée brutale des taux en 2022 déclenche la crise.

Comme le rappelle 20 Minutes :

« Depuis 2022, avec la guerre en Ukraine et l’inflation, les taux remontent fortement, rendant la dette de plus en plus difficilement remboursable. Altice commence alors à vendre une partie de son empire, notamment son pôle média, dont BFMTV, pour 1,55 milliard d’euros. »

Erosion des abonnés et des revenus

Dans un marché télécoms très concurrentiel, SFR perd des clients. Sur un an, le groupe enregistre 200 000 abonnés en moins sur le fixe et 350 000 sur le mobile.

Conséquence directe : les revenus reculent trimestre après trimestre. Au deuxième trimestre 2025, le chiffre d’affaires d’Altice France (hors construction) chute de 7,4 % sur un an.

Le flux de trésorerie opérationnel atteint 450 millions d’euros, mais la dette exige 300 millions d’euros d’intérêts par trimestre. Après les autres charges, le groupe brûle encore 137 millions d’euros de trésorerie en trois mois.

Les échéances sont lourdes : près d’un milliard d’euros en 2028, puis deux à cinq milliards par an jusqu’en 2032.

Patrick Drahi et les créanciers misent désormais sur une vente de SFR. Les concurrents du secteur proposent environ 17 milliards d’euros, soit une valorisation de 21 milliards dette comprise.

Les négociations visent une surenchère, mais le rapport de force est défavorable. Selon Investing.com et JPMorgan :

« Les acteurs du secteur estiment qu’il n’existe qu’un seul acheteur crédible, et que ce consortium aurait du mal à justifier un prix supérieur à 18 milliards d’euros. »

La pression du calendrier complique encore la situation : une validation réglementaire prendrait 13 à 18 mois, imposant une transaction avant mi-2026 pour respecter les échéances de 2029.

Les concurrents ont déjà anticipé le partage des actifs. D’après France Bleu, Bouygues Telecom récupérerait 43 %, Iliad 30 % et Orange 27 % des activités de SFR.

Le durcissement des conditions de crédit met un terme aux ambitions fondées sur l’endettement massif. Les accords conclus par Casino et Altice France offrent un sursis, mais sans redressement durable de la rentabilité, les deux groupes risquent de se retrouver à nouveau face au mur de la dette dans les années à venir.

[NDLR : Retrouvez plus d’analyses sans concession – et des recommandations concrètes qui vous aideront à protéger votre épargne et votre niveau de vie : cliquez ici pour en savoir plus.]

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile