La Chronique Agora

Quand les banques centrales arrosent les marchés boursiers

▪ Voilà, c’est fait : le S&P 500 a aligné le 28 novembre sa sixième semaine de hausse consécutive. Le gain hebdomadaire était cette fois de 0,03%, malgré les 0,25% perdus en toute fin de parcours vendredi… allez prétendre après cela que les algorithmes ne sont pas d’une précision diabolique. Il a également établi un nouveau record absolu à 2 075,76 points quelques secondes après l’ouverture, signant une hausse de 255 points (+14%) depuis le 16 octobre dernier.

 

Pour la première fois de l’histoire, le S&P 500 n’a enregistré aucun repli supérieur à 0,75% en l’espace de six semaines

Pour la première fois de l’histoire, le S&P 500 n’a enregistré aucun repli supérieur à 0,75% en l’espace de six semaines. Pour la première fois de l’histoire, aucun repli n’a dépassé 0,25% au cours des cinq dernières semaines écoulées. Et pour la première fois de l’histoire, le cumul des replis n’a pas dépassé 0,75% au cours d’un mois calendaire complet.

Chacune de ces trois occurrences suffirait à qualifier le mois de novembre d’historique… mais la combinaison à peine concevable de ces trois exceptions justifie le qualificatif de « cygne arc-en-ciel » — ce qui éclipse presque le souvenir du « cygne doré » du 16 au 31 octobre dernier.

Ajoutez-y la matérialisation d’un 50ème record historique annuel vendredi et vous obtenez une sorte de conte de fée pour permabulls… quand bien même il s’agit plutôt d’une version remastérisée par ordinateur d’Alice au Pays des Merveilles.

Le haut devient le bas, ce qui est minuscule (une note de crédit BB-) devient géant (plus grand qu’un AAA), les lièvres courent plus vite que les ordinateurs hyperfréquences, les chats partent en fumée comme la valeur temps… et la Reine Rouge passe son temps à hurler « qu’on coupe la tête à tous les contrariens » (normal : un marché à la Lewis Carroll, ça monte tout le temps).

+145% au compteur !
C’est la dernière plus-value en date enregistrée par Mathieu Lebrun : +145%, en à peine 24h… et en jouant le CAC 40 !

Cette performance à trois chiffres suit d’autres gains de l’ordre de 81%, 75% ou encore 120% enregistrés ces derniers mois…

… et dont vous pourriez profiter à votre tour : il suffit d’un clic…

 

Et les spectateurs ? Eh bien, ils tournent le dos à l’écran et regardent le faisceau du projecteur. Dans la salle, les haut-parleurs diffusent le bruit du rugissement des imprimantes de la Fed, bientôt couvert par celui de la Bank of Japan… tandis qu’un grondement, celui des presses à billets de la BCE qui s’échauffent, vient faire trembler les fauteuils.

Si vous demandez aux spectateurs ce qui produit ce vacarme, ils vous répondent que c’est le bruit des réacteurs de la croissance et des boosters des bénéfices par action en phase de décollage.

Augmentez encore le son, rajoutez des basses et les vous les entendrez jurer que la mission intergalactique s’élève bien droit au-dessus de Cap Canaveral.

▪ C’est un autre film qui se déroule en réalité…

A l’écran, en revanche, le film raconte une autre histoire : celle d’un camion de pompiers dont toutes les lances crachent des hectolitres à la seconde mais qui patine dans la boue, les roues enfoncées jusqu’au moyeu.

Fatiguée de tourner le volant dans le vide, Janet Yellen est allée s’asseoir à l’arrière du véhicule, à côté de Mark Carney qui actionne frénétiquement l’une des lances à incendies et arrose tout ce qu’il peut 50 mètres à la ronde.

Janet a laissé les commandes du camion à Haruhiko Kuroda qui écrase rageusement la pédale d’accélérateur, projetant une gerbe de récession derrière le véhicule.

Plus ça monte dans les tours, moins ça bouge : le camion s’embourbe. Nullement intrigué par cet échec, M. Kuroda ordonne de balancer encore plus de liquidités sous le regard approbateur de Mario Draghi. Ce dernier se prépare d’ailleurs à « tout faire » pour nous sortir de l’ornière — mettre l’autoradio à fond, actionner les essuie-glaces, déployer la grande échelle, modifier électroniquement le réglage du turbo, etc.

Le spectacle à l’écran est affligeant. Le camion — qui n’est plus qu’une sorte de geyser rugissant — s’enfonce encore davantage, prisonnier de la mare de boue que les banquiers centraux ont eux-mêmes créée en voulant éteindre un incendie de gaz délétère, lequel devrait être traité exclusivement avec des extincteurs à poudre.

Messieurs Kuroda, Draghi, Carney… et même Zhou Xiaochuan (le patron de la Banque populaire de Chine) conjuguent désormais leurs efforts pour ouvrir à fond les vannes

La boue commence à s’infiltrer dans le véhicule par le bas des portières, le pot d’échappement produit le même genre de bulles marronnasses qu’une paille soufflant dans un verre de cola… et le moteur chauffé au rouge menace d’exploser à tout moment. Mais messieurs Kuroda, Draghi, Carney… et même Zhou Xiaochuan (le patron de la Banque populaire de Chine) conjuguent désormais leurs efforts pour ouvrir à fond les vannes, aussi bien de la grande lance à incendies que des lances latérales.

Des trombes d’eau montent dans le ciel et retombent en cataracte autour du véhicule. C’est dantesque ; tout le quartier est complètement inondé, le camion rouge a maintenant de l’eau par dessus le capot… mais à quelques dizaines de mètres de là, l’incendie de la déflation/récession gagne toujours plus de terrain.

▪ … mais le public reste indifférent

Les spectateurs, fascinés par la lumière du projecteur — et non par les images du désastre économique qui remplit l’écran –, sont de plus en plus convaincus que leur fusée imaginaire est en train d’atteindre sa vitesse de croisière.

Car ils ont payé pour voir Mission Interstellar — le nom du film à l’affiche de la Grande Salle de Cinéma du monde d’Alice au Pays des Merveilles.

La bande-son correspond bien à ce qu’ils s’attendaient à voir à l’écran, mais les images sont celles d’un reportage en temps réel sur ce qui se passe dans le monde « du dehors »… ce que les marchés sont précisément venus au cinéma pour tenter d’oublier.

Les marchés trouvent effectivement le film génial. Le vacarme qui s’amplifie au fil des minutes les fait frémir d’aise

C’est pourquoi le directeur de la salle a retourné les sièges (dans l’univers d’Alice au Pays des Merveilles, toutes les entourloupes sont permises)… et les marchés trouvent effectivement le film génial. Le vacarme qui s’amplifie au fil des minutes les fait frémir d’aise.

Plus ils en prennent plein les oreilles, plus ils pensent que le film raconte bien la fantastique aventure du capitaine Kuroda et du commandant en second Draghi, en partance pour les confins de la Galaxie sous la haute autorité de la chef de mission Janet Yellen (après avoir ravitaillé leur vaisseau sur Mars où ils devaient faire embarquer Zhou Xiaochuan).

Nous ne sommes pas au pays d’Alice, cependant, et ce qui s’inscrit au programme des prochaines semaines n’a rien de merveilleux. Dans la salle n°1, c’est Mario au pays de la déflation« … en salle n°2 Les Abenomics transforment le Japon en Titanic… en salle n°3 on passe Etats-Unis : la guerre contre la planète entière ou la récession… et en salle n°4 on en est à La Chine s’assoupit (PMI novembre à 50,3 contre 50,8 en octobre), le pétrole plonge sous les 65 $.

Et dans chacun des ces films, les milliards de malheureux figurants pris pour des idiots… c’est vous et c’est nous ! Les seuls gagnants de cette farce surréaliste, ce sont les producteurs cyniques et incompétents de cette pseudo-économie de marché qui conspirent chaque jour pour abolir ces mêmes marchés qui les ont ridiculisés en 1998 (LTCM) et en 2008 (krach systémique).

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