La Chronique Agora

D’Ashurbanipal à Donald Trump : le prix de la toute-puissance

Au Proche-Orient, Donald Trump avance comme les anciens rois assyriens : sûr de sa force, prêt à tout écraser. Mais l’histoire montre que les empires paient toujours le prix de leurs excès.

« Je suis ‘la personne la plus puissante qui ait jamais vécu’. » — Donald Trump

Que peut-on faire d’un homme pareil ?

Ashurbanipal pourrait servir de modèle. Il avait hérité d’un grand empire de son père. On lui attribue — ou on lui reproche — ambition, brutalité et cruauté. Comme Donald Trump, il a dû affronter des défis. Et comme Trump, il pensait que le meilleur moyen d’en venir à bout était d’avoir recours à une force supérieure.

Ashurbanipal, sans doute l’homme le plus puissant ayant jamais vécu jusqu’alors, c’est-à-dire en 669 av. J.-C. Le roi assyrien a combattu les Arabes, les Araméens, les Mèdes, les Thébains, les Nubiens, les Égyptiens, les Babyloniens, les Cimmériens, les Lydiens, les Chaldéens, les Gambuliens, les Élamites, les Indo-Aryens — les Iraniens — et presque tous les autres peuples de la région.

Il décrivait ainsi ses triomphes :

« J’ai coupé la tête de Teumman, leur roi — l’orgueilleux, celui qui tramait le mal. J’ai massacré d’innombrables guerriers. Vivants, de mes propres mains, j’ai capturé ses combattants. De leurs cadavres, j’ai rempli la plaine autour de Suse comme de baltu et d’ashagu. J’ai fait couler leur sang dans l’Ulai ; j’en ai teint les eaux en rouge, comme de la laine. »

Plus question de jouer les gentils. Ashurbanipal faisait trancher la langue de ses ennemis et les faisait écorcher vifs. Dieu était de son côté ; quiconque s’opposait à lui ne pouvait être qu’un terroriste, rejeté par la Volonté divine. Du Nil au golfe Persique, personne n’avait jamais rien vu de tel.

Les Assyriens infligeaient à leurs ennemis récalcitrants ce que Trump a menacé d’infliger à Téhéran : « Toute une civilisation mourra ce soir, pour ne jamais renaître. »

Ashurbanipal ne reculait pas davantage devant le génocide. Ses attaques étaient si méthodiques que les Élamites ont disparu de l’histoire.

Mais cette politique du choc et de l’effroi n’a pas mieux réussi à Ashurbanipal lui-même. Il décrivait ainsi ce qu’il ressentait à la fin de sa vie :

« Je ne puis mettre fin aux querelles dans mon pays ni aux dissensions dans ma famille ; des scandales troublants m’accablent sans cesse. La maladie de l’esprit et du corps me fait ployer ; c’est dans les cris de douleur que j’achève mes jours. Je suis misérable ; la mort s’empare de moi et m’écrase… »

Qu’en sera-t-il de Donald Trump ? L’histoire gardera le souvenir de toute une lignée d’hommes qui furent, chacun à leur tour, les plus puissants que le monde ait jamais connus. Où sont-ils aujourd’hui ? Aussi terrible que soit cette perspective, l’histoire a sans doute encore de la place pour en accueillir un de plus.

À quoi faut-il s’attendre ? Qui vit par l’épée finit, tôt ou tard, par sentir la lame sur sa propre nuque. Ni Ashurbanipal ni son empire n’ont survécu à l’intensité des rivalités du Proche-Orient. Ils s’étaient mis à dos presque toutes les tribus alentour. Et après avoir assassiné des milliers de personnes, détruit des dizaines de villes et salé la terre autour d’elles, il fallait bien qu’un jour l’addition soit payée.

De fait, l’empire assyrien a peut-être encore vivoté une vingtaine d’années après la mort d’Ashurbanipal. Mais ses années de gloire étaient terminées. Et comme pour tant de choses dans la vie — à commencer par la vie elle-même — la fin a probablement été moins agréable que le commencement.

Mais nous voilà, plus de 2 600 ans plus tard, et une fois encore, un taureau enragé s’est échappé dans le magasin de porcelaine du Proche-Orient.

Jusqu’ici, les Iraniens ont résisté aux exigences de l’empire. Ils ont même eu l’audace d’entraver l’approvisionnement mondial en pétrole, ce qui a conduit Trump à mettre le Golfe sous pression, dans l’espoir de priver l’Iran de ses propres revenus pétroliers. Et maintenant, alors que le Brent a grimpé jusqu’à 114 dollars le baril, la question « quand les choses reviendront-elles à la normale ? » tient moins de l’interrogation que de la prière.

Hélas, la réponse est : jamais.

Voici la surprise que les marchés sous-estiment peut-être encore — et qui pourrait marquer la fin du règne de Trump. Il faut du temps pour acheminer et raffiner le pétrole, ainsi que ses produits dérivés. Et comme le système de livraison est dimensionné pour un usage régulier, non pour absorber des à-coups soudains, on peut supposer que, lorsqu’il redémarrera, il reprendra simplement son rythme habituel.

Les 900 millions de barils restés bloqués dans le Golfe n’apparaîtront pas d’un seul coup dans les stations-service de quartier. Les navires chargés de les faire sortir du Golfe ne vont pas « appuyer sur le champignon ». Les raffineries et les cuves de stockage ne feront pas sauter leurs rivets pour accueillir ces nouvelles cargaisons.

En pratique, ce sera comme si ce pétrole n’avait jamais existé.

C’est comme lorsque vous ouvrez l’eau de votre douche. Peu importe depuis combien de temps vous ne vous êtes pas lavé : le débit reste le même.

Autrement dit, même si l’homme le plus puissant ayant jamais vécu embrassait demain l’ayatollah, implorant le pardon d’Allah en personne – peut-être dans l’espoir de décrocher un accord incluant 72 vierges dans l’au-delà –, il manquerait tout de même au monde près d’un milliard de barils de pétrole.

La manière dont cette perte est un sujet que nous aborderons la semaine prochaine.

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