La Chronique Agora

Après un bon fou rire, voici venir le temps du goudron et des plumes

** Difficile d’expliquer pourquoi les rédacteurs de vos Chroniques sont parfois graves face à une actualité souriante et plein d’allégresse lorsque les autres commentateurs de la presse économique ne savent plus à quel saint se vouer. N’allez pas conclure qu’il s’agit de la simple manifestation d’une attitude systématiquement contrarienne.

En effet, nous étions tous d’humeur guillerette ce mardi aux Publications Agora bien qu’il ne se passe rien dans l’actualité mondiale ou sur les marchés qui justifie ni déprime ni enthousiasme. Les places européennes ont en effet clôturé à l’équilibre ou en très léger repli, un sage exemple que Wall Street s’est empressé d’imiter, en vertu d’un principe de fonctionnement assez singulier que nous vous décrivions la veille.

Comme nous n’avons pas voulu que notre bonne humeur retombe avant de nous séparer mardi en fin d’après-midi, quoi de mieux qu’une bonne tranche de fou rire ? Même si le procédé peut vous paraître facile, nous avons simplement ressorti les éditions du début du mois de mars des principaux hebdomadaires financiers et nous les avons comparés à leur une respective du week-end dernier.

Pour résumer la teneur des conseils prodigués par nos concurrents il y a deux mois, lorsque le CAC 40 évoluait encore sous les 2 600 points, c’était majoritairement le discours suivant : "trop d’incertitudes, trop de risque de récession en perspective… abstenez-vous et surtout, restez à l’écart des valeurs financières".

Neuf semaines plus tard, alors que le CAC 40 se situe 35% au-dessus de ses planchers et alors que le Nasdaq a repris 45% depuis ses plus bas du 21 novembre 2008, la teneur des recommandations a bien changé : "l’année 2009 est redevenue positive, les marchés ont retrouvé le moral, aucun signe de correction en vue… profitez-en pour repasser acheteur, la reprise ne fait que commencer".

Et d’étayer l’argumentaire par des analyses chartistes qui évoquent des objectifs de 3 400 points (tutoyé à 1% près le 7 mai dernier) puis de 3 700 points, soit 50% repris sur le nadir des 2 465 points.

Nous voulons bien tenter de gagner 15% par rapport aux niveaux de clôture du 31 décembre 2008… mais nous peinons à comprendre pourquoi les stratèges qui clament leur foi inébranlable en un avenir radieux n’ont pas cherché à en gagner 40% lorsque les indices ont vu leur valeur chuter de 25% début 2009, en neuf semaines et demie.

Parcourez nos archives de la fin février et du début du mois de mars, et vous pourrez constater que nous n’anticipions plus de dégradation supplémentaire du CAC 40 ou du Dow Jones à l’époque, malgré l’unanimisme des avis baissiers, aussi bien pour le très court terme que pour le moyen terme.

** Si nous parlions de fous rires quelques paragraphes plus haut, c’est aussi parce que nous n’avons jamais vu les anticipations basculer aussi radicalement sur une période aussi courte et avec aussi peu de preuves concrètes d’une embellie conjoncturelle pour justifier l’optimisme — apparemment béat — des marchés.

Cet "apparemment" est en réalité fondamental car nous ne croyons pas une seule seconde en la conviction sincère dans un scénario de reprise de la part des opérateurs qui tirent les cours depuis deux mois.

Mettez-vous quelques secondes dans la peau d’un investisseur aux moyens financiers quasi illimités — parce que vous pouvez puiser indéfiniment dans l’argent des contribuables. Imaginiez que vous vous soyez avisé que le marché a fait fausse route en plongeant sous les 1 000 points — nous parlons du S&P 500 — alors que la politique monétaire de la Fed va nous valoir une croissance de 3% d’ici 18 mois et de 5% à l’horizon 2012.

Si vous étiez certain de pouvoir doubler la mise en faisant fructifier l’argent des contribuables au cours des trois prochaines années, vous empresseriez-vous d’arracher les cours à la hausse pour créer un illusoire choc de confiance qui risque de faire fuir tour le monde ? Tueriez-vous dans l’oeuf toute velléité de consolidation des cours ? Ou laisseriez-vous le marché aller à son rythme, avancer vers les résistances puis corriger — parfois brutalement — afin d’accumuler, sur repli, le maximum de papier pour obtenir le prix de revient le plus bas ?

Tout le monde voit bien — mais chacun refuse d’en tirer quelques conclusions troublantes — que le but du jeu, c’est de faire grimper les indices boursiers le plus vite possible en y injectant le moins d’argent possible.

Pour qui a les moyens de manipuler à loisir les marchés, il est de toute façon plus payant — même en étant avare de ses deniers — de laisser les cours flamber puis effacer la moitié de leur hausse. Cela multiplie les opportunités de gains — ainsi que de les doubler de façon mécanique –, et ne coûte qu’un peu de patience.

** Nous découvrons une hausse de 38% en deux mois jour pour jour et toujours pas de hausse de l’activité quotidienne. Le but du jeu n’était donc pas d’attirer de nouveaux opérateurs dans le marché, en laissant le temps à un sentiment de confiance s’installer progressivement, afin que la hausse de se construise dans la durée.

Non, manifestement, les gros joueurs semblent pressés de quitter la table, victorieux certes, mais sans accumuler le maximum de jetons. Le Trésor américain, qui distribue les cartes, leur sert à chaque donne une paire d’as mais au lieu de miser du bout des doigts — pour ne dissuader personne de surenchérir — ils envoient le tapis à la première relance. Et naturellement, tout le monde se couche.

Le but est de gagner la manche, pas de faire durer le plaisir ! Les enjeux essentiels se situent donc ailleurs. Commencez par comptabiliser l’argent levé sous forme d’augmentation de capital depuis un mois, soit plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Regardez comment les banques manquant de fonds propres s’empressent de faire appel au marché sur la foi d’un stress test dont nous savons déjà que les résultats ont été écrits au crayon à papier sur le dos d’une enveloppe puis retouchés à la main, avant d’être envoyés à l’imprimerie avec des chiffres correspondant aux exigences des uns et des autres, et tout cela avec l’approbation du Trésor US et la caution technique de la Fed.

Toute se passe donc comme s’il s’agissait de créer une sorte de panique face à la hausse, le seul moyen de ramasser du papier bon marché étant effectivement de souscrire aux émissions de titres à prix réduit proposés par les banques ou certains de leurs clients qui souhaitent renforcer leur bilan — en cas de crise durable ?

Tout va si vite que les investisseurs non-initiés n’ont pas vraiment le temps de réfléchir. Et c’est peut-être là la clé de la récente envolée linéaire des cours de bourse.

** Si chacun prenait le temps d’analyser en détail la situation actuelle et les prévisions de l’OCDE et du FMI, il y aurait matière à rester sur la défensive. La publication des chiffres du commerce extérieur américain hier sont édifiants. Le déficit rebondit légèrement (de -26,13 vers -27,6 milliards de dollars) mais l’indication la plus négative, c’est le recul conjoint de 2,4% des exportations tandis que les importations se tassent de 1%.

Le niveau des échanges avec le reste du monde se contracte donc de 1,6% et aucun signe d’embellie économique aux Etats-Unis ne saurait être déduit de telles statistiques.

Mais une envolée de 38% du S&P 500 tue dans l’oeuf toute critique à l’encontre du scénario de reprise, lequel rallie aujourd’hui tous les suffrages. Wall Street ne saurait se tromper à ce point sur les perspectives d’avenir… enfin pas une seconde fois, après la gigantesque erreur d’anticipation de l’automne 2007.

Sauf qu’à notre avis, l’avenir, le bel avenir repoussé au second semestre 2010 que les médias tentent de nous vendre, Wall Street s’en fiche pas mal !

Pour en revenir à la parabole de la partie de poker truquée, il s’agissait simplement d’obtenir un titre express de champion national afin d’avoir sa photo en couverture de Bluff Magazine. Le véritable but étant de s’ouvrir les portes des cercles de jeu mondiaux les plus fermés — la Chine ? –, où il y a encore du lourd à ramasser.

Il s’agissait de faire vite avant que les autres joueurs ne s’aperçoivent que le croupier était de mèche avec Wall Street et s’en aillent chercher du goudron et des plumes.

Philippe Béchade,
Paris

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