L’enlèvement de Maduro a agi comme un électrochoc sur le continent. Du Venezuela au Nicaragua, les régimes autoritaires observent désormais la scène avec une inquiétude nouvelle : si un homme fort a pu être neutralisé aussi facilement, aucun pouvoir ne peut plus se croire à l’abri. Dans toute l’Amérique latine, la peur alimente les rumeurs et accélère des calculs de survie politique dont les conséquences pourraient être bien plus déstabilisantes que le statu quo actuel.
« Tout homme est une créature de l’époque dans laquelle il vit, et peu sont capables de s’élever au dessus des idées du temps. » — Voltaire
Les nouvelles locales circulent à voix basse.
« Vous ne pouvez pas imaginer la panique qui règne ici. Les gens courent dans tous les sens, terrifiés. Et je les comprends. »
Notre ami semble inquiet. Depuis l’enlèvement de Maduro, une grande partie de l’Amérique latine se réjouit… ou se terre.
Ici, au Nicaragua, le régime dirigé par Daniel Ortega et son épouse doit être particulièrement nerveux. Aucun pays n’était plus proche de Cuba et du Venezuela que le Nicaragua.
« Les rumeurs vont bon train, poursuit notre ami. Certains disent que les Ortega ont réactivé leurs anciennes cellules révolutionnaires de l’époque sandiniste. Personne n’ose parler à voix haute, car n’importe qui peut appartenir à une cellule, rapporter aux Ortega ce qui a été dit, par qui… et désigner un ennemi. Daniel Ortega a 80 ans… et on dit qu’il est malade. C’est sa femme qui dirige réellement les affaires. Mais un changement arrive. Personne ne croit que la dynastie familiale puisse se maintenir au pouvoir — du moins sous sa forme actuelle — encore très longtemps. »
Cela pourrait être une bonne nouvelle. Ou une mauvaise.
La plupart des gens estiment qu’un changement de gouvernement au Nicaragua ne peut qu’être bénéfique. C’est aussi ce que l’on pensait en Russie en 1917. Et en France en 1789. Et aux États-Unis en 2024. Ici, à La Chronique Agora, nous cultivons un optimisme prudent, conscients que, quelle que soit la gravité de la situation, elle peut toujours empirer.
Aux États-Unis, nous pensons que les choses vont empirer. Mais ici, en Amérique centrale, ce n’est pas nécessairement le cas.
Nous sommes installés sur la « Riviera nicaraguayenne ». Nous profitons du soleil et des plages, des fruits frais et de la climatisation, et de la joie de vivre des marginaux qui peuplent les lieux. Assis sur notre porche, nous écoutons les vagues se briser sur la longue plage en contrebas. Une femme de ménage nous apporte une tasse de café. Il y a un dictateur à Managua ? Un autocrate ? Un « grand chef » ? Ce n’est pas notre problème.
La semaine dernière, en allant nager, nous avons marché sur une raie. La douleur était intense.
« Êtes-vous allés à la clinique ? » nous a demandé un ami.
« Non. Nous sommes allés à la source universelle du savoir — Internet — pour lui demander quoi faire. Il nous a conseillé de plonger le pied dans de l’eau chaude. Nous nous sommes donc assis sur le rebord de la baignoire, le pied immergé. En quelques secondes, la douleur a disparu. Mais dès que nous avons sorti le pied de l’eau, la douleur est revenue. Nous avons consulté Internet une seconde fois. Il nous a recommandé de laisser le pied dans l’eau pendant une heure. C’est ce que nous avons fait. Ensuite, la douleur a totalement disparu. »
Hormis cet incident, notre séjour au Nicaragua a été des plus agréables.
Et pourtant… voici ce que nous dit le département d’État américain :
« Reconsidérez votre voyage au Nicaragua en raison de l’application arbitraire des lois, du risque de détention abusive et de l’accès limité aux soins de santé. Soyez particulièrement vigilant en raison de la criminalité. »
La criminalité ? Le Nicaragua enregistre environ six homicides pour 100 000 habitants par an. À Baltimore, le maire se félicite d’une baisse de 50 % du taux d’homicides. Mais l’an dernier, la ville comptait encore quatre fois plus d’homicides que l’ensemble du Nicaragua. Les États-Unis, pris globalement, affichent également un taux plus élevé, autour de 10 pour 100 000 habitants.
Selon les habitants, il n’y aurait ni gangs ni drogue au Nicaragua. Ils exagèrent sans doute. Mais l’un des rares avantages d’une dictature est, en général, la réduction de la criminalité indépendante.
Dictature ou démocratie, l’État cherche à conserver le monopole de l’usage de la force. Les dictateurs, eux, se passent volontiers des procédures « fondées sur des règles » — comme « l’application régulière de la loi » — qui protègent aussi bien les criminels que les rivaux politiques… ou les personnes qu’ils n’aiment pas. Résultat : un monopole plus strict de la violence.
Mais les dictateurs peuvent perdre le contrôle.
Le gang Tren de Aragua est aujourd’hui très actif au Venezuela. Il est né de la répression massive de la criminalité, qui a rempli les prisons vénézuéliennes. Derrière les barreaux, les malfaiteurs ont formé des alliances, échangé leurs compétences et bâti une organisation devenue extrêmement puissante. Les prisons se sont transformées en universités du crime. Désormais, l’État doit partager son pouvoir avec ces groupes.
Pour l’instant, le Nicaragua échappe à ce phénomène. Mais tout changement de commandement est dangereux.
L’un des mérites de la démocratie est que ses élections et ses règles de succession permettent d’éviter des luttes de pouvoir sanglantes. Lorsque ces règles sont balayées, la violence a tendance à entrer par la grande porte.
La Révolution française a commencé en 1789 et s’est achevée avec le coup d’État du 18 brumaire en 1799. Dix années marquées par la prise de la Bastille, la Grande Peur, la Commune, les Jacobins, les monarchistes, les réactionnaires, les constitutionnalistes, les Girondins, les Montagnards, les insurrections à Bordeaux, Lyon, Toulon, Marseille et Caen, et le règne de la Terreur. On y trouve aussi le contrôle des prix, la fausse monnaie… et une inflation de 3 500 %.
En Russie, la guerre civile a duré cinq ans après l’abdication du tsar en 1917. Environ dix millions de personnes sont mortes, principalement des civils, avant que les « Russes Blancs » ne capitulent à Vladivostok. Là encore, on a tenté de contrôler les prix et de fabriquer de la monnaie. En 1917, une livre sterling valait 45 roubles ; en 1923, elle en valait plus de cinq millions.
Voici comment l’Empire ottoman a évité une lutte de succession en 1566, selon JSTOR Daily :
« Lorsque Mehmed III fut couronné, il convoqua ses dix-neuf frères dans la salle du trône. Il les rassura : il souhaitait simplement les faire circoncire. Dans la pièce voisine, les assassins attendaient. Les princes entrèrent un à un. Un à un, ils furent étranglés avec une corde de soie. Le plus jeune n’avait que onze ans. Mehmed III ne se contenta pas d’exécuter ses frères. Il fit également tuer quinze femmes enceintes des enfants de son père, consolidant ainsi son pouvoir par un bain de sang. »
Avec un peu de chance, la transition, lorsqu’elle surviendra, se fera pacifiquement — au Nicaragua… et aux États-Unis.
Notre vieil ami se penche alors vers nous :
« Ils ont vu à quel point il a été facile d’éliminer les Maduro, murmure-t-il. Et ils ne veulent pas finir dans une prison new-yorkaise. Je pense qu’ils négocient déjà en secret avec la CIA. »
