La progression spectaculaire de l’AfD ne s’explique pas seulement par les tensions autour de l’immigration. En séduisant toujours plus d’ouvriers et de ménages modestes avec un programme économique libéral, le parti révèle une défiance grandissante envers un modèle social allemand qui semble avoir atteint ses limites.
Depuis la crise migratoire de 2014-2016, les partis de la droite radicale populiste ont connu une progression spectaculaire à travers l’Europe. En Allemagne, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) a récemment créé la surprise en remportant les élections dans deux Länder de l’Est, tout en réalisant une percée considérable à l’échelle nationale. Lors des élections fédérales de 2025, il a doublé son score pour dépasser les 20 % des suffrages. Il arrive désormais en tête des derniers sondages, avec près de 30 % des intentions de vote.
Cette percée s’est produite malgré les efforts considérables déployés par l’establishment allemand pour freiner son ascension. Comme la plupart des partis de la droite radicale populiste en Europe, l’AfD s’inscrit dans le cadre constitutionnel et les règles démocratiques en vigueur. Pourtant, les partis traditionnels ont érigé un « cordon sanitaire » autour de lui, l’excluant des alliances et des coalitions gouvernementales habituelles. Les grands médias n’ont cessé de le présenter comme un parti populiste, d’extrême droite et menaçant pour la démocratie, en accordant davantage d’attention aux scandales et aux déclarations controversées qu’à son programme et à ses propositions politiques. En 2025, les autorités sont même allées jusqu’à classer l’AfD parmi les organisations « d’extrême droite avérée », une décision qui a ensuite été contestée en justice.
Il est peu probable que près d’un électeur allemand sur trois soutienne l’AfD uniquement par adhésion à des idées xénophobes ou extrémistes. Compte tenu des piètres performances économiques de l’Allemagne ces dernières années et du déclin persistant de son industrie, une autre explication paraît plus vraisemblable : le programme du parti répond aux préoccupations économiques d’une partie croissante de la population.
Résolument libéral sur le plan économique, ce programme pourrait contribuer à résoudre une bonne partie des difficultés auxquelles le pays est confronté. Paradoxalement, malgré ses positions favorables aux entreprises et hostiles à la redistribution, l’AfD bénéficie d’un soutien important parmi les ouvriers. Un phénomène qui laisse penser que les préférences traditionnelles des électeurs, longtemps favorables à un État-providence généreux et à une forte intervention publique, commencent peut-être à évoluer.
Contrairement à la plupart des partis populistes européens, l’AfD défend ouvertement le libéralisme économique
La montée des partis de la droite radicale populiste en Europe s’explique en grande partie par les inquiétudes liées à une immigration jugée excessive. Les difficultés d’intégration des nouveaux arrivants, notamment lorsqu’ils sont issus de cultures et de traditions religieuses différentes, ont nourri le sentiment que l’identité nationale, la cohésion sociale et la sécurité publique étaient menacées.
Mais les observateurs politiques attribuent également ce virage à droite à d’autres facteurs : la montée de l’insécurité économique, l’inflation, le coût de la transition écologique, l’euroscepticisme ou encore la guerre en Ukraine.
Sur le plan politique, ces formations défendent généralement un contrôle plus strict de l’immigration, des positions conservatrices sur les questions de société, un durcissement de la lutte contre la criminalité et une profonde défiance envers les médias et les partis traditionnels.
Leurs orientations économiques sont en revanche beaucoup moins homogènes et ont considérablement évolué au fil du temps.
À l’origine, ces partis associaient nationalisme et libéralisme économique, en prônant une réduction des impôts et de la redistribution sociale, notamment au bénéfice des étrangers. Progressivement, la plupart ont atténué leur discours favorable au marché et fini par accepter le poids considérable des systèmes de protection sociale européens.
En France, sous l’impulsion de Marine Le Pen, le Front national a ainsi adopté des positions favorables au maintien de l’État-providence afin de répondre aux attentes de son électorat.
Des évolutions similaires ont eu lieu en Belgique, en Italie et aux Pays-Bas au cours des années 1990 et 2000. Ces partis se sont progressivement rapprochés du centre sur le terrain économique, élaborant des programmes parfois contradictoires, mêlant défense de l’économie de marché et maintien d’une protection sociale généreuse.
Dans l’ensemble, ils ont cherché à entretenir un certain flou sur leurs orientations économiques pour séduire simultanément les électeurs de droite et de gauche.
L’AfD, au contraire, n’a pas adopté cette stratégie.
À l’image de Vox en Espagne ou de l’Union démocratique du centre (UDC) en Suisse, le parti allemand affiche des positions clairement favorables à l’économie de marché et à une réduction de la redistribution.
Une étude publiée en 2026 par l’université de Tübingen classe ainsi l’AfD parmi les formations libérales sur le plan économique, favorables aux entreprises et attachées à la rigueur budgétaire, davantage encore que la CDU, le grand parti conservateur allemand.
Son programme économique repose sur un objectif d’équilibre budgétaire, accompagné d’une diminution des dépenses publiques et de la fiscalité. Le parti estime, à juste titre selon ses dirigeants, que l’Allemagne souffre avant tout d’un « problème de dépenses ».
Il défend également le maintien du « frein à l’endettement », ce mécanisme inscrit dans la Constitution allemande qui limite le recours à l’emprunt public.
Résolument favorable aux entreprises, l’AfD promet par ailleurs d’alléger les contraintes réglementaires.
En parallèle, le parti adopte une position nationaliste lorsqu’il s’agit de souveraineté énergétique et de protection des industries stratégiques, sans pour autant souhaiter restreindre le commerce international.
Comment expliquer la popularité croissante de l’AfD ?
À ses débuts, l’AfD attirait principalement un électorat aisé et très diplômé. Son fondateur, Bernd Lucke, professeur d’économie, avait en effet construit son programme autour de principes libéraux, en dénonçant notamment les plans de sauvetage de la zone euro.
Mais la composition de son électorat a progressivement changé.
Aujourd’hui, le parti séduit davantage les catégories modestes. Lors des élections fédérales de 2025, il est arrivé en tête chez les ouvriers, recueillant environ 38 % de leurs suffrages, ainsi que chez les chômeurs, avec 34 % des voix.
À première vue, ce soutien massif des catégories populaires à un programme économique libéral peut sembler paradoxal. Pourtant, à y regarder de plus près, il apparaît rationnel au regard des difficultés économiques actuelles de l’Allemagne et des solutions proposées par l’AfD.
L’économie allemande stagne pratiquement depuis 2019, avec une dégradation particulièrement marquée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, en 2022.
La production industrielle a reculé de 15 % au total. La disparition du gaz russe bon marché a provoqué un choc énergétique dévastateur pour les industries les plus gourmandes en énergie. Dans le même temps, le secteur manufacturier a dû affronter une concurrence chinoise de plus en plus féroce ainsi que les droits de douane américains.
L’Est de l’Allemagne, dont l’appareil productif est structurellement moins compétitif, a été encore plus durement frappé. Une situation qui contribue à expliquer pourquoi l’AfD y recueille davantage de soutien que dans l’Ouest.
Le parti entend rompre avec ce qu’il considère comme les erreurs de politique énergétique commises par les gouvernements traditionnels.
Il défend notamment une résolution négociée de la guerre en Ukraine et la reprise des importations de gaz russe bon marché.
À l’inverse, le gouvernement de Friedrich Merz privilégie un renforcement du soutien militaire et financier à l’Ukraine, tout en engageant un coûteux programme de réarmement.
L’AfD s’oppose également aux politiques climatiques qu’elle juge excessivement ambitieuses et auxquelles elle attribue l’envolée des prix de l’électricité et du gaz.
Elle prévoit ainsi d’assouplir une grande partie des objectifs de décarbonation fixés par l’Allemagne et l’Union européenne.
Selon cette logique, une telle réorientation permettrait de restaurer une partie de la compétitivité industrielle perdue et de préserver les emplois ouvriers.
Le soutien au parti s’est d’ailleurs étendu aux grands bastions automobiles de l’Ouest, notamment au Bade-Wurtemberg.
Plutôt que de reconnaître que les difficultés économiques structurelles de l’Allemagne alimentent la popularité de l’AfD, l’establishment préfère expliquer son succès dans l’Est par une prétendue nostalgie de la Russie.
Une interprétation pour le moins paradoxale, puisque les Allemands de l’Est ont vécu pendant près de quarante-cinq ans sous occupation soviétique et sous un régime communiste, tout en aspirant aux libertés et au niveau de vie de leurs voisins occidentaux.
Les enquêtes d’opinion montrent d’ailleurs que 74 % des Allemands de l’Est considèrent la Russie comme une menace militaire, contre 84 % à l’Ouest.
Les divergences portent davantage sur la manière d’y répondre.
À l’Est, 56 % des habitants s’opposent à un soutien militaire à l’Ukraine, tandis qu’à l’Ouest, 62 % y sont favorables.
Certains témoignages suggèrent ainsi que les Allemands de l’Est ne sont pas simplement « prorusses », mais qu’ils se montrent plus sceptiques face au discours officiel favorable à la poursuite de l’effort de guerre. Leur expérience historique des conséquences dramatiques de la Seconde Guerre mondiale pourrait expliquer cette attitude.
La réduction du généreux système de protection sociale allemand constitue un autre enjeu économique et social majeur.
Sans envisager de démanteler entièrement l’État-providence, l’AfD souhaite explicitement en réduire l’ampleur et soumettre les prestations sociales à des conditions plus strictes.
Le parti propose notamment de durcir considérablement les critères d’accès des étrangers aux aides sociales, en particulier pour les migrants et les réfugiés, et de mieux proportionner les prestations aux cotisations versées.
Il souhaite également renforcer les obligations de recherche et d’acceptation d’un emploi, tant pour les Allemands que pour les étrangers.
Mais l’AfD va plus loin que le « chauvinisme social » traditionnel des partis populistes de droite, qui consiste à réserver prioritairement les prestations sociales aux citoyens nationaux.
Elle défend aussi une réduction générale du poids de l’État, notamment par une baisse des impôts sur le revenu, de la fiscalité sur la consommation, des impôts sur les sociétés et des taxes sur l’énergie.
Vers un rejet durable de l’intervention de l’État ?
Plusieurs analystes ont constaté que les sympathisants de l’AfD appartenant aux catégories modestes s’opposent plus fortement à la redistribution entre classes sociales que les électeurs des catégories moyennes supérieures, voire aisées, qui ne soutiennent pas ce parti.
À première vue, ces électeurs semblent donc voter contre leurs propres intérêts économiques.
En réalité, ils se sont adaptés à une situation dans laquelle les bénéfices de la redistribution sociale leur paraissent désormais secondaires face à des difficultés économiques devenues plus pressantes.
Premier facteur : le traditionnel conflit de répartition entre les ménages modestes et les plus aisés a progressivement cédé la place à une opposition entre ceux qui appartiennent à la communauté nationale et ceux qui viennent de l’extérieur.
Plutôt que de réclamer de meilleurs salaires ou une taxation accrue des plus riches, les ménages modestes auraient ainsi compris, selon cette analyse, qu’ils risquent davantage de perdre si le système social n’est pas protégé contre les abus supposés de certains étrangers.
Deuxième facteur : le déclin économique persistant, la précarisation de l’emploi et une inflation élevée qui érode le pouvoir d’achat ont progressivement convaincu une partie de la population que les dépenses publiques excessives étaient, pour une large part, mal orientées.
Loin de soutenir la croissance, elles l’auraient au contraire freinée, tout en inversant les mécanismes traditionnels de redistribution.
Les grands bénéficiaires de l’argent public ne seraient plus les ménages modestes, mais de plus en plus les élites économiques proches du pouvoir, qui profitent de marchés publics coûteux et de divers privilèges.
La critique du « capitalisme de connivence » développée par Murray Rothbard met précisément en lumière cette alliance malsaine entre les grandes entreprises et le pouvoir politique.
Le vaste programme de réarmement actuellement engagé par l’Allemagne, tout comme les généreuses subventions accordées à la transition écologique, offrent ainsi d’immenses possibilités aux entreprises disposant des bonnes relations politiques.
Plutôt que de se mesurer à leurs concurrents sur le marché, ces entreprises peuvent chercher à prospérer grâce à leurs relations avec les décideurs publics et à la captation de subventions et d’avantages réglementaires.
La progression spectaculaire de l’AfD montre ainsi que les électeurs allemands se montrent de plus en plus sceptiques à l’égard des politiques interventionnistes et des systèmes de protection sociale défendus par les partis centristes, dont ils constatent les échecs.
Cette évolution ne se résume pas à la question de l’immigration. Elle traduit un changement potentiellement beaucoup plus profond, aux conséquences économiques et politiques considérables.
L’aspiration croissante à un État moins présent pourrait favoriser un regain de dynamisme économique et de liberté individuelle, aussi bien en Allemagne que dans le reste de l’Europe.
Reste à savoir si l’AfD tiendra ses promesses électorales et saura éviter les erreurs d’autres mouvements populistes de droite qui, une fois au pouvoir, n’ont pas réussi à appliquer de manière cohérente de véritables politiques favorables à l’économie de marché.
À cet égard, la volonté affichée par le parti de renforcer la démocratie directe, en introduisant des référendums inspirés du modèle suisse, pourrait jouer un rôle essentiel pour redonner aux citoyens davantage de contrôle sur les décisions gouvernementales.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
