La Chronique Agora

Wall Street tremble, mais le scénario macro s’éclaircit

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Wall Street "WALL ST" sign and broadway street over American national flags in front of NYSE stock market exchange building background. The New York Stock Exchange locate in economy district

La victoire démocrate a brutalement réveillé les marchés technologiques. Mais derrière la correction de l’intelligence artificielle, la baisse du pétrole et le retour des obligations comme valeur refuge dessinent un horizon plus favorable à l’économie.

Mercredi, Wall Street célébrait la victoire des démocrates. Le Dow Jones gagnait 3 % – sa meilleure séance d’après-midterms depuis 44 ans.

Jeudi, l’euphorie avait disparu : le S&P 500 perdait 4,4 %, le Nasdaq 5,5 % et les semi-conducteurs 12,3 %. Près de 3 000 milliards de dollars de capitalisation se sont évaporés. Dans le même temps, le pétrole reculait fortement, tandis que l’or et les obligations retrouvaient des acheteurs.

Ces mouvements peuvent sembler contradictoires. Ils traduisent pourtant deux conséquences du même scrutin : davantage d’obstacles pour les investissements dans l’intelligence artificielle, mais aussi l’espoir d’une détente géopolitique et d’un reflux de l’inflation.

C’est cette distinction qui me paraît essentielle. Une mauvaise nouvelle pour les valeurs technologiques les plus chères n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour l’économie mondiale.

Le pouvoir d’achat a remporté les élections

La victoire démocrate est large. Elle ne signifie pas pour autant que les États-Unis viennent de basculer dans un rejet du capitalisme.

Les élus soutenus par les socialistes démocrates d’Amérique passent de deux à sept à la Chambre des représentants. Leur progression est réelle, mais ils ne représentent qu’environ 3 % du groupe démocrate. Les victoires de candidats comme James Talarico au Texas ou du pasteur méthodiste Adam Hamilton au Kansas montrent un parti capable de séduire bien au-delà de sa gauche.

Le point commun des vainqueurs, c’est surtout la lutte contre la vie chère. Avec une inflation américaine à 3,7 % et une essence en hausse de 34 % sur un an, les électeurs ont sanctionné une dégradation très concrète de leur pouvoir d’achat.

Le rejet qui se dessine en Californie de l’impôt exceptionnel de 5 % sur la fortune des milliardaires va dans le même sens. Les Américains veulent voir leurs factures diminuer. Ils ne demandent pas nécessairement une révolution fiscale.

L’IA découvre les contraintes politiques

C’est précisément sur la question des factures que les ambitions de l’intelligence artificielle rencontrent leurs premières résistances.

Au Texas, la nouvelle gouverneure démocrate, Gina Hinojosa, soutient un moratoire immédiat sur les nouveaux centres de données. Or, cet État concentre environ 27 % des capacités américaines en projet, selon Wells Fargo. Ces installations consomment énormément d’électricité. Lorsque leur développement devient un sujet de pouvoir d’achat, les élus ne peuvent plus se contenter de célébrer les promesses technologiques.

La réaction boursière a été violente : Nvidia a perdu 9 % jeudi, AMD 17 % et Micron 17,5 %. Les loueurs de puissance de calcul, souvent lourdement endettés, ont également été frappés.

La contagion a gagné l’Asie et l’Europe. Mais tous les marchés n’ont pas suivi Wall Street : le CAC 40 a terminé jeudi en hausse et progressait de 3 % sur la semaine.

C’est dans ces moments que la diversification prend tout son sens.

Une demande croissante ne justifie pas tous les investissements

Cette correction rejoint une interrogation que je formule depuis plusieurs mois : le marché n’a-t-il pas surestimé les besoins futurs en infrastructures d’IA ?

S’il existait aujourd’hui une pénurie généralisée de capacités, les fournisseurs pourraient rationner leurs clients ou augmenter leurs prix. Or, nous observons une concurrence tarifaire intense. Duolingo explique ainsi avoir divisé par plus de trente le coût de ses appels vidéo en adoptant des modèles ouverts.

Cela ne signifie pas que l’usage de l’IA va reculer. Mes propres développeurs consommaient zéro token il y a trois ans ; ils en utilisent désormais plusieurs millions par jour. Mais une adoption fulgurante au départ ne garantit pas le maintien du même rythme de croissance.

La demande peut continuer à augmenter tout en décevant les anticipations qui ont justifié des investissements considérables.

Il faut toutefois éviter l’excès inverse. L’avance américaine reste majeure et aucun responsable démocrate ne souhaite laisser la Chine prendre les commandes. Réguler les centres de données ne revient pas à renoncer à l’IA.

Je m’attends encore à une phase de capitulation, éventuellement accompagnée de deux ou trois faillites parmi les acteurs du cloud les plus fragiles. Les géants disposent d’une tout autre solidité. Leurs perspectives ne doivent pas être confondues avec celles d’entreprises qui ont financé leur expansion à crédit.

Le pétrole peut changer la donne

L’autre conséquence du scrutin est potentiellement bien plus favorable.

Le pétrole a perdu plus de 8 % mercredi et le Brent est repassé sous les 100 dollars. Le marché anticipe qu’un Congrès démocrate freinera l’engagement américain en Iran.

Rien n’est réglé : Téhéran exige toujours la levée du blocus naval et des sanctions avant une réouverture complète du détroit d’Ormuz. Le rebond du Brent vers 98 dollars jeudi rappelle que la détente reste fragile.

Mais les incitations à trouver une issue se renforcent. Donald Trump a besoin d’une baisse de l’inflation pour retrouver du soutien. L’Iran, confronté à de graves difficultés économiques et à des pénuries, a besoin que son économie reparte.

La Russie subit également des contraintes budgétaires croissantes. Quant à la Chine, entre crise immobilière, chômage des jeunes et déclin démographique, elle n’aborde pas cette période en position de force absolue.

Ces difficultés ne garantissent aucun accord. Elles me conduisent néanmoins à privilégier un scénario de détente progressive.

Les obligations anticipent déjà le reflux de l’inflation

Aux États-Unis, les prix de l’énergie ont augmenté de 20 % sur un an. Une baisse durable du pétrole aurait donc un effet important sur l’inflation.

Le marché obligataire semble déjà s’y préparer. Le rendement américain à dix ans est passé de 5,31 % début octobre à 4,84 % jeudi. Les obligations retrouvent ainsi leur rôle de refuge lorsque les actions décrochent.

Un décalage subsiste avec les anticipations de politique monétaire. La Réserve fédérale a maintenu ses taux entre 3,75 % et 4 % le 28 octobre, mais deux de ses membres souhaitaient une hausse. Le marché attribue encore une probabilité de 80 % à un relèvement en décembre.

Pour ma part, je pense que le pic d’inflation pourrait être derrière nous. Le ralentissement mondial, les gains de productivité liés à l’IA et la nécessité, pour les économies émergentes en difficulté, de produire et d’exporter davantage devraient peser sur les prix. Une détente énergétique renforcerait ce mouvement.

Garder la tête froide et regarder les prix

L’or bénéficie lui aussi de ce retour vers les valeurs refuge. Après un point bas à 3 899 dollars le 30 octobre, il a rebondi d’environ 5 %, repassant au-dessus des 4 000 dollars.

Les achats des banques centrales restent un soutien structurel. Les sociétés minières méritent également l’attention : leurs valorisations sont modestes et leur discipline financière contraste avec les dépenses démesurées de certaines entreprises de l’IA.

Je reste donc optimiste sur l’évolution macroéconomique, tout en conservant une grande prudence sur les segments les plus chers.

Une économie qui respire mieux peut parfaitement coïncider avec une correction technologique. Pour l’investisseur, l’enjeu reste de distinguer la qualité d’une entreprise du prix payé pour ses perspectives. Une forte baisse ne suffit pas à rendre une action bon marché.

Il faut continuer à vendre ce qui est devenu trop cher, examiner ce qui retrouve une valorisation raisonnable et diversifier. La brutalité des dernières séances rend cette discipline plus utile que jamais.

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