La Chronique Agora

Une belle tombée de bois mort

** Les opérateurs européens se doutaient-ils de quelque chose ? Avaient-ils peur de revivre le même scénario que mardi soir à Wall Street ? Il peut apparaître assez surprenant que le CAC 40 ne soit pas parvenu à se maintenir au-dessus du seuil des 2 900 points : après tout, on a vu une progression de plus de 2,5% en moyenne des indices américains entre 14h45 et 17h30 environ, ainsi qu’une forte progression du volume des prêts immobiliers (hypothécaires) dévoilé mercredi matin aux Etats-Unis.

En effet, les bonnes dispositions affichées par Wall Street au cours des deux premières heures de cotation — avec des gains supérieurs à 2% pour le Dow Jones et le S&P500 — se sont évaporées en quelques minutes à partir de 18h (heure française) alors que le rebond des indices américains semblait sur de bons rails.

Un gros grain de sable de quelques dizaines de milliards de dollars — une adjudication par système d’enchères de T-Bonds échéance 2014 — est hélas venu gripper la belle mécanique haussière. La confiance s’était donc enfuie peu après l’heure du déjeuner à la même vitesse que les non-résidents devant l’émission du Trésor américain.

Le taux d’adjudication grimpait vers 1,85% — contre 1,82% sur les marchés la veille — ce qui traduit un niveau de demande inhabituellement faible pour des emprunts d’Etat… dont personne n’ignore qu’ils contribuent d’abord à combler le déficit budgétaire des Etats-Unis.

La Chine s’était émue ce week-end du niveau des dépenses budgétaires colossales engagées pour soutenir l’économie sans qu’il soit possible de mesurer par avance leur impact réel sur l’économie.

Mardi soir, Barack Obama ajoutait par ailleurs que s’il détectait des signaux encourageants, il faudrait se montrer patient avant de voir l’Amérique s’engager dans un processus de "sortie de crise". Le retour à une croissance historique de 3% ne devrait pas survenir avant 2010 ou 2012 selon Ben Bernanke et Dominique Strauss Kahn.

** Au coup de cloche final, le Nasdaq, qui s’était replié de -1,5% (vers 20h), affichait une hausse plus qu’honorable de 0,9% à 1 530 points — alors que les "technos" avaient culminé vers 1 554 points peu avant 16h.

Contrairement à la veille, la rechute des indices survenue deux bonnes heures avant la fin de la séance a laissé le temps aux acheteurs de se réorganiser. Il n’en reste pas moins que la volatilité a dépassé les 6% en cours de séance (-4% puis +2%). Il y avait donc de quoi "se faire tailler en pièces" pour des spéculateurs mal avisés devenus acheteurs sur franchissement des 1 550 points ou repassés vendeurs sur cassure des 1 500 points.

En fin de compte, la logique haussière des premiers échanges a prévalu. Cependant, les bourrasques indicielles de la mi-séance — avec vents tourbillonnants et formation de mini tornades — se sont enchaînées comme si le but avait été de faire tomber le maximum de bois mort.

La bonne tenue initiale des marchés américains a permis à l’Euro Stoxx 50 de gagner sans forcer 1% à la clôture. La fermeté des blue chips semblait couler de source au vu des chiffres macroéconomiques encourageants publiés successivement à 13h30 et 15h.

** Contrairement aux attentes, les commandes de biens durables sont reparties à la hausse aux Etats-Unis, effectuant un rebond de 3,9%, et de 1,7% hors défense. Cette bonne surprise était cependant tempérée par une forte révision à la baisse (-7,3% contre -5,2% initialement) des chiffres du mois de janvier, lequel pourrait avoir marqué le creux de la vague.

Seconde bonne surprise, quoi que relativement prévisible au lendemain du rebond des reventes de logements anciens, les ventes américaines de maisons neuves ont grimpé de 4,7% en février — à un rythme annualisé de 337 000 unités. Cependant, une des clés de cette embellie apparaît un peu plus loin dans le rapport mensuel du département du Commerce US : le prix de vente moyen continue de chuter pour se rapprocher du seuil rond des 200 000 $.

Il y a deux ans de cela, au printemps 2007, le prix médian des logements neufs était de 268 000 $ et le nombre de transaction dépassait les 600 000. La chute atteint respectivement -25% et -45%. Les dernières enquêtes concernant la typologie des acquéreurs fait apparaître une faible contribution des primo-accédants tandis que de riches acquéreurs commencent à sauter sur les opportunités — fort nombreuses en salles d’enchères — pour placer leur cash de la façon la plus avisée.

Les particuliers ne sont pas les seuls à voir leur sort confié au maillet du commissaire-priseur ; les promoteurs y ont aussi recours. Ils adoptent une politique de "ventes-flash" avec des offres du type "deux maisons neuves dotées des tout derniers équipements domotiques pour le prix d’une". Le but est de déstocker au plus vite pour rembourser une partie des emprunts, et ainsi retrouver des marges de négociations avec les banques.

** L’un des éléments qui nous apparaît le plus encourageant à court terme, c’est la remontée régulière du cours des matières premières et notamment du pétrole depuis quelques semaines. Cela signifie que la demande internationale redevient plus vigoureuse.

Les Etats-Unis vont devoir commencer à stocker de nouveau en prévision de la driving season. Même si les dernières études confirment un changement d’habitudes des conducteurs (déplacements moins nombreux, réduction des distances parcourues), le fret routier pourrait avoir atteint son seuil plancher en tout début d’année. En effet, les mauvaises conditions météo dans le nord-est ont contribué à susciter des extrapolations d’activité exagérément pessimistes.

** Mais gardons-nous de perdre de vue le coeur du problème systémique qui ronge comme une gangrène l’assise du système financier américain et international. D’après une récente étude de Goldman Sachs, l’estimation des pertes pour les banques américaines s’élèverait à 2 000 milliards de dollars — ce qui déjà serait largement intégré par les marchés.

Les banques européennes seraient encore loin de s’être résolues à procéder à une "opération vérité" en ce domaine. Goldman Sachs aurait ainsi comptabilisé 350 milliards d’euros de pertes avouées sur un total potentiel de 920 à 925 milliards d’euros — soit un gros tiers du fardeau.

Le pays le plus exposé serait l’Autriche avec un stock de pertes équivalent à 5,1% du PIB, devant la Suède (avec 2,6% du PIB) et la Grèce (avec 2,5%). L’épicentre de la débâcle est situé en Hongrie (9% du PIB) et surtout en Estonie (20% du PIB). Si ces pourcentages apparaissent impressionnants, le montant nominal (ou algébrique) semble parfaitement gérable dans la mesure où les pertes de Bank of America, d’AIG, ou HBOS sont d’une ampleur incomparablement plus massives et ont pu être contenues.

La grande inconnue demeure l’attitude — et les capacités d’action — de la BCE alors que, dans les exemples mentionnés ci-dessus, la Fed et la Banque d’Angleterre ne se sont fixé aucune limite pour stopper l’hémorragie de capitaux et renflouer les établissements concernés. Nul ne sait encore si un TARP ou un TALF européens sont réalisables.

Dans le cas contraire, nous pouvons redouter une belle tombée de bois mort ! 

Philippe Béchade,
Paris

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