La Chronique Agora

Un Livre beige teinté d’or noir…

** Alors que la journée d’hier s’est caractérisée par une absence de statistiques économiques propres à peser sur l’évolution des marchés, c’est l’actualité des entreprises — guère brillante en ce qui concerne les banques helvétiques et les réassureurs américains — et la thématique pétrolière qui ont alimenté une volatilité indicielle très élevée partout en Europe. Les écarts intra-day ont été largement supérieurs à 2,5% de Paris à Francfort, en passant par Amsterdam et Madrid.

Le CAC 40 a fait le grand écart entre 4 805 et 4 940 points et affichait au final une progression de 0,5% — tout comme le DAX qui a clôturé juste au-dessus des 7 000 points. Cette progression n’a cependant pas été suffisante pour triompher de la barre des 4 900 points, infranchissable depuis début février.

L’hypothèse selon laquelle le CAC 40 s’avèrerait incapable de ressortir d’un corridor autour de 4 700/4 950 points — depuis bientôt un mois — rassemble de plus en plus de supporters. Cette situation augmente ainsi le risque — via un phénomène d’autoréférence — de voir se prolonger cette stagnation tout au long des prochaines séances. Conclusion : les vendeurs de volatilité se régalent, tandis que les acheteurs de produits à effet de levier –options, warrants, turbos — en font les frais.

Wall Street aurait pu débloquer la situation en entamant le mois de mars — avec 24 heures de retard par rapport aux places occidentales et asiatiques — sur une progression de 1,2%. Cependant, passé le rush des cinq premières minutes — et un incontestable effet de rattrapage — le Dow Jones a rapidement ricoché sous les 12 500 points pour reperdre une centaine de points en moins d’une heure.

La hausse initiale de Wal-Mart (1%) était jugée encourageante mais globalement trop timide pour tirer le Dow Jones au-delà des 12 450 points.

Le numéro un mondial de la distribution a publié hier un résultat de 4,1 milliards de dollars au titre de son quatrième trimestre 2007-2008, clos fin janvier. Le bénéfice ressort en hausse de 4% par rapport à la période correspondante de l’exercice précédent… C’est mieux que prévu — la consommation américaine ne se ressent pas trop du credit crunch — mais l’année 2008 n’apparaît guère porteuse alors que le prix des carburants à la pompe menace de se remettre à flamber.

** Depuis jeudi dernier, nous ne cessons de mettre en avant cette remontée des cours du pétrole entamée il y a 10 jours à partir du fameux plancher moyen terme de 86,5 $. Vous en connaissez tous la cause : l’arrêt des livraisons de brut par Caracas au groupe Exxon-Mobil, coupable d’avoir obtenu le gel de 12 milliards d’euros d’actifs vénézuéliens déposés aux Etats-Unis pour obtenir une série d’indemnisations. Cependant, le franchissement des 96 $ survenu ce mardi implique la concordance de facteurs haussiers que nous n’avions que partiellement expliqués dans notre Chronique d’hier avec l’allusion au rôle grandissant de la Russie dans la géopolitique du pétrole.

Au-delà des causes diverses que nous n’avions pas abordées hier mais sur lesquelles nous ne pouvons plus faire l’impasse aujourd’hui, il nous faut souligner que le point de vue des « chartistes » n’est certainement pas négligeable dans l’accélération haussière qui s’est enclenchée dès le franchissement du seuil décisif des 96 $/baril.

C’est tout un scénario de consolidation moyen terme qui vole en éclats : l’hypothèse d’une correction classique en « tête/épaules » — 96 $ /100,1 $ / 96 $ — devient soudain caduque et aucune résistance ne se dresse plus sur le chemin du retracement des 100 $.

Cette accélération haussière a pris de court de nombreux spécialistes. En effet, le rebond de 10% du baril depuis les 7 et 8 février derniers a été perçu comme une « bulle » — le duel Exxon/Chavez ne pouvant s’éterniser car les Etats-Unis ont trop besoin du pétrole vénézuélien. Autres facteurs de cette « bulle » : la flambée du platine, dont la production est au point mort en Afrique du Sud pour de bêtes questions d’approvisionnement des mines en électricité, ou des céréales qui sont sujettes à de nombreuses spéculations mais pas à de réelle pénurie. En effet, l’approvisionnement des provinces intérieures de la Chine a simplement été désorganisé par les récentes intempéries, mais il ne manque ni de blé ni de soja dans les ports du pays.

** En d’autres termes, les fondamentaux plaidaient en faveur d’une décrue des matières premières et il ne manquait plus qu’un « premier vendeur » pour déclencher le dégonflement des cours. Mais c’est au contraire un nouveau contingent de spéculateurs qui débarque à Chicago et New York en même temps que les cotations reprenaient après un long week-end de trois jours.

Nous avançons dès lors trois hypothèses pour justifier la remontée du baril vers les 100 $ ; nous les classerons de la plus bénigne à la plus stratégique — chacune renforçant l’autre. Tout d’abord, l’OPEP risque de maintenir sa production inchangée lors de son prochain sommet de Vienne le 5 mars prochain — ce n’est pas nouveau. Ensuite, la demande chinoise demeurera forte si le consommateur américain, le client numéro un des usines de l’Empire du Milieu, ne se résout pas à lever le pied — cela tiendrait du prodige — au premier trimestre 2008. Enfin, le dollar connaît un accès de faiblesse depuis 48 heures, ce qui se traduit mécaniquement — et dans pratiquement 100% des cas — par une appréciation symétrique du prix de l’or noir.

Et c’est cette dernière explication qui nous apparaît comme la plus pertinente, quoique recelant un évident paradoxe : si le billet vert rechute, c’est bien parce que les interrogations concernant le ralentissement de la croissance aux Etats-Unis amènent une majorité de cambistes à continuer de parier sur de nouveaux assouplissements monétaires.

Dans ces conditions, le diagnostic économique et la feuille de route de la Fed — qui sera rendue publique ce soir via le fameux Livre beige — pourrait constituer une référence majeure. Ce Livre beige va conditionner l’évolution des marchés — actions, devises et matières premières — d’ici la prochaine réunion de politique monétaire de Ben Bernanke et ses collègues programmée le 18 mars prochain.

Philippe Béchade,
Paris

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