La Chronique Agora

Un krach à la hauteur de la tromperie et des mensonges officiels

** C’est un véritable cataclysme boursier qui s’est abattu sur Wall Street mercredi soir, avec des indices américains qui chutent de plus de 7% en moyenne. La débâcle s’est accélérée avec l’enfoncement des 9 000 points sur le Dow Jones, dans le sillage de General Motors qui s’effondre de 31% à 4,78 $… et voit sa capitalisation chuter 10% en deçà de son niveau de la mi-1929.

Sa valeur boursière est désormais équivalente à 1/40ème de celle de son concurrent Volkswagen. Le géant Chevron plonge de 12,75% et Exxon de 11,5% ; c’est sans précédent pour des titres réputés plutôt défensifs dans ce genre de capitulation… car il y a derrière des actifs "tangibles".
 
Cette fois-ci, les marchés américains sont victimes à la fois de l’effondrement de la confiance en cette veille de G7 — dont les investisseurs n’attendent rien de concret — et de l’impact du déclenchement de programmes de ventes informatisées, avec les pires conséquences cumulatives (à la baisse) jamais observées depuis 1987.
 
Ce n’est plus une capitulation, c’est purement et simplement le plus phénoménal krach de l’histoire de Wall Street. Certes, l’indice phare ne perd pas -22% en une seule séance… mais en huit journées cauchemardesques qui détruisent autant de valeur boursière que le krach des dot.com et les attentats du 11 septembre réunis (nous évoquons l’effondrement boursier survenu entre le 21 mai et le 21 septembre 2001).
 
Il serait peut-être plus parlant encore de souligner que le Dow Jones vient de perdre en seulement cinq semaines autant de valeur qu’entre l’ex-zénith historique des 11 750 points du 14 janvier 2000 et la séance du 19 septembre 2001, qui vit l’indice chuter sous les 8 700 points pour la première fois depuis le 15 décembre 1998.
 
Oui, il s’agit bien d’une destruction de valeur, en 21 séances, équivalente à celle des 21 mois de dégonflement de la bulle des dot.com.
 
** Le Dow Jones s’est effondré de 680 points, à 8 580. C’est la seconde plus forte perte en nombre de points de l’histoire après les – 685 points de la tristement célèbre séance du 17 septembre 2001, jour de réouverture de Wall Street après quatre jours de fermeture des marchés US — mais le repli d’alors n’a rien de comparable à celui d’aujourd’hui, à aucun point de vue.
 
Avec -7,3% sur le Dow, cette séance du 9 octobre se solde bel et bien par la seconde plus forte perte en pourcentage depuis le 19 octobre 1987. Le S&P 500 dégringole de 75 points, à 909 points — c’est-à-dire de -7,6% avec 98% de valeurs dans le rouge –, tandis que le Nasdaq perdait 5,5%.
 
Inutile de préciser qu’un tel scénario ne s’était jamais produit au lendemain d’une baisse des taux coordonnée des banques centrales.
 
Les nerfs de Wall Street viennent tout simplement de craquer, juste avant le G7 — qui sera hébergé par les Etats-Unis, épicentre de la crise, et qui se sont avérés incapables de proposer une solution technique et politique crédible pour ranimer les échanges interbancaires. 
 
Peut-être que ce cri de terreur de Wall Street est destiné à placer les sherpas de l’économie mondiale devant leur responsabilité : celle d’enterrer pour une période indéterminée le capitalisme dérégulé pour le remplacer par un système bancaire partiellement ou complètement administré, dans un premier temps, par les gouvernements, émanation de la volonté populaire.
 
En pleine période de doute, Henry Paulson n’a pu se retenir d’indiquer mercredi soir que de nombreuses faillites vont encore survenir (ça, ce n’est pas un scoop)… Il oublie de préciser que l’erreur consistant à laisser choir Lehman — par bêtise, par vengeance, par inconséquence, peu importe — ne sera pas commise une seconde fois, la Fed ou le Trésor US s’engageant à empêcher un nouvel effet domino.

Non, cela il ne l’a pas dit, contrairement à Gordon Brown, Angela Merkel ou François Fillon (sans parler des autorités autrichiennes, irlandaises ou néerlandaises)… et il y se pourrait qu’il y ait à cela une bonne raison : l’Etat américain ne le peut tout simplement pas ! Et dans ces conditions, le scénario catastrophe de ce 9 octobre s’explique aisément.
 
** Cela permet également de comprendre que le moindre accès de faiblesse de Wall Street sème la panique de ce côté-ci de l’Atlantique. Paris, qui gagnait 2,5% à 3% vers 15h30, affichait jusqu’à -3,2% à un quart d’heure de la clôture.

Le CAC 40 inscrivait un score inférieur à 3 390 points vers 17h15. Malgré un rebond de 1% savamment orchestré au cours des tous derniers échanges, l’indice enfonce ses planchers d’août 2004 (3 445 points) dans un climat de sauve-qui-peut général.
 
Il s’agissait d’une tentative bien dérisoire de sauver les apparences, dans la mesure où le DAX 30 plongeait de 2,5% et pulvérisait les 5 000 points, à 4 804 points, au plus bas à cinq minutes de la clôture. De son côté, l’Eurotop 100, avec -2,9%, dévissait sous le seuil psychologique des 2 000 points, l’E-Stoxx 50 sous celui des 2 700 points puis sous les 2 635 points — un nouveau plancher annuel et de quatre ans étant inscrit à 2 594 points.
 
Les raisons de ce trou d’air devenu un krach en bonne et due forme sont demeurées très opaques… mais c’est révélateur de l’extrême vulnérabilité des marchés, avec la persistance de lignes de vente de type "liquidation à tout prix" : les chutes de 17% de GDF-Suez ou de 10,5% d’EDF sont tout simplement injustifiables par les seuls fondamentaux.
  
** Les rumeurs de tentative d’instauration de tarifs régulés en Belgique — comme c’est déjà le cas en France, sans que les titres concernés s’en portent plus mal — pourraient "en temps normal" expliquer une baisse de 5% en 48 heures… mais certainement pas un effondrement historique de 30% en trois séances (entre 37 et 25 euros pour GDF-Suez, ce qui efface d’un coup deux années et demi de hausse). C’est à croire que GDF-Suez s’apprête à augmenter son capital de 30% et à supprimer son dividende… Même observation pour EDF qui dévisse de 20% en quatre séances.  

Il s’agit en réalité d’une véritable braderie de titres à large capitalisation qui permettent encore d’extraire des plus values sur les 18 ou 24 derniers mois… tandis que sur l’ensemble de la cote, il faut remonter au-delà de la mi-2004 pour réaliser des ventes bénéficiaires.

Il ne vous aura sans doute pas échappé que c’est la quatrième fois en quatre séances que la fin de la journée se solde — c’est le cas de le dire — par un jeu de massacre. J’ai déjà connu ce genre de syndrome, quoique à une échelle moindre en terme de volatilité intraday, de septembre 1987 à mi-janvier 1988 ; les marchés en continu venaient d’atteindre leur rythme de croisière.
 
Pour ceux qui ont pris contact avec la bourse après la chute du Mur de Berlin, il leur aura fallu attendre la période 2000/2003 pour découvrir ce qu’est un marché baissier : chaque fois que l’espoir d’un rebond prend un peu de consistance, les téméraires acheteurs prennent un grand coup de gourdin sur l’occiput, juste au moment où ils pensaient pouvoir enfourcher le taureau magique pour une chevauchée haussière à perdre haleine.
 
Je suis bien contraint de reconnaître que je suis devenu plus douillet avec les années : je me sentais capable d’encaisser sans broncher un écart de -10% sur mes valeurs favorites quand je flairais un vent de capitulation des marchés… Avec une bonne intervention de la Caisse des Dépôts, de l’UAP ou du Crédit Agricole, c’était rattrapé en une séance, dans les années 90.
 
Mais aujourd’hui, les "zinzins" ne sont non seulement plus là pour faire retentir des "à genoux les vendeurs" sur le parquet du Palais Brongniart… mais ce sont souvent eux qui sont à l’origine — à l’exception de la Caisse des Dépôts, naturellement — des vagues de liquidation "à tout prix" de pans entiers de leurs portefeuilles.

Que voulez-vous qu’ils fassent quand 80% de leurs clients veulent fuir du marché actions ?

Pour que le processus s’inverse, il va falloir que survienne un "choc de confiance".
 
La solution qu’espèrent les marchés mais également les populations composant l’économie réelle — étrangères aux difficultés des banques qui se sont fourvoyées sur les marchés dérivés — doit être d’une ambition égale à un Bretton Woods doublé d’un Plan Marshall : l’Europe unie conjuguant ses efforts pour sauver les Etats-Unis !
 
Qui oserait affirmer à coup sûr que les sherpas de l’économie mondiale vont se contenter ce week-end à Washington, comme depuis le début de la crise, de dénégations qui ne trompent plus personne, d’appels au calme, de "mesurettes", de bricolages qui ne profitent qu’aux copains et de privilégier le "chacun pour soi" ? Les marchés n’oseraient pas… Non, mais ils préfèrent ne pas prendre de risques (alors qu’ils en ont justement trop pris jusqu’ici).
 
Quant à notre évocation quasi-humoristique de la nationalisation des symboles du libéralisme triomphant des Etats-Unis et des emblèmes de la puissance industrielle  (les constructeurs automobiles)… eh bien, elle ne fait plus sourire personne aujourd’hui.
 
Allez, poussons le bouchon un peu plus loin : que diriez-vous d’une Amérique mise en liquidation judiciaire avec la Chine comme créancier prioritaire !

Philippe Béchade,
Paris

NB : Etant donné les circonstances exceptionnelles, Philippe Béchade a veillé tard hier soir… pour vous donner quelques nouvelles de l’ouverture boursière en Asie. Voici son compte-rendu…

** Les places asiatiques s’effondrent de 8% à 10% en moyenne en l’espace d’une heure et demie de cotations. La principale bourse de la zone, Tokyo, a effectué un plongeon vertical de -11,5% : vers 2h30, le Nikkei chutait de 1 000 points, sous les 8 200 points. Elle a entraîné dans son sillage la bourse de Séoul (-9%) puis celle de Singapour (-7%, avec un indice SPX qui tutoie les 4 000 points).
 
La place tokyoïte s’est retrouvée en quelques minutes à son plus bas niveau depuis le 27 mai 2003… à moins de 7% désormais de son plancher historique de 7 600 points de la fin avril 2003.

 Shanghai a rouvert en baisse de 4,4%, sous les 2 000 points. Le dollar australien s’effondre de 4% face au yen, le baril de pétrole dévisse de 3,5% à 83,5 $… C’est un scénario non pas de récession mais bien de dépression qui se profile sur les places asiatiques dans le sillage du krach de Wall Street. La cité-état de Singapour vient de dévoiler une contraction de 6,3% de son PIB… tandis que le FMI revoit à la hausse la facture des subprime, à 1 400 milliards de dollars ; l’enveloppe de 700 milliards de dollars du plan Paulson est virtuellement déjà deux fois vide.

** Les commentateurs tentent de s’y retrouver mais ne trouvent guère de métaphores convaincantes pour décrire une situation sans précédent dans l’histoire — et qui demeurera maintenant, quoi qu’il arrive, le plus sévère krach depuis 1929. Non pas un simple krach boursier… mais un krach systémique global, se propageant à la vitesse de frappe des opérateurs sur leurs claviers d’ordinateurs, qui puisse sa source dans le collapsus du système financier américain.

Les journalistes présents à Tokyo, Hong Kong ou Singapour tentent de glaner auprès des stratèges et économistes quelques pistes permettant d’envisager une cessation du mouvement de désintégration actuel… L’option technique la plus souvent évoquée constituerait un renversement complet et radical des principes économiques et organisationnels imposés par les Etats-Unis depuis le lendemain de la Seconde guerre mondiale.

L’action coordonnée des banques centrales occidentales mercredi midi s’avère un échec complet. Dans ces conditions, une seule option qui semble s’imposer — parce que tous les verrous psychologiques sautent, parce que les dogmes économiques hérités d’Adam Smith s’effondrent : l’équivalent d’une nationalisation des banques américaines (10% d’entres elles seraient sur le point de s’effondrer) et britanniques, ainsi que de toutes celles qui se retrouvent menacées de faillite à leur périphérie.

Quel type de signal fort le G7 peut-il adresser dès ce vendredi pour rassurer, non plus les  marchés — ils faillissent totalement à leur mission, qui est d’attribuer le plus juste prix aux actifs cotés — mais à l’ensemble des acteurs de l’économie réelle (par opposition à la finance virtuelle) ? En jeu, ce sont désormais les retraites, le versement des salaires, le financement des entreprises — sans lequel l’activité économique s’arrêterait net.

Le Dow Jones perdait 2,7% supplémentaires en préouverture vers 3h du matin. Il ne fait aucun doute que les marchés sont prêts à se jeter dans les bras des Etats-providence, dans le cadre d’un vaste plan mondial de "restauration de la confiance" à l’initiative du G7. Il pourrait consister à sécuriser d’un côté les activités bancaires alimentant les entreprises en liquidités (injection directe de capitaux par les banques centrales). De l’autre, on pourrait réguler — et au besoin stopper — les activités sur les dérivés, sachant que les CDS ne couvrent plus les opérateurs contre le risque systémique : ils sont l’incarnation du risque systémique.

Dans le même temps la sphère de l’économie réelle échappe in extremis à la contamination — mais il va falloir agir vite. Les entreprises peu endettées (à la différence de General Motors) se portent bien même si les pressions inflationnistes ont fini par peser sur la demande globale et susciter un ralentissement conjoncturel, ce qui les affecte forcément.

La situation est tellement critique que les marchés peuvent difficilement imaginer que le G7, déjà largement délégitimé, fasse étalage de ses divisions et de son impuissance… Cependant, il ne peut prendre le risque d’agir sans l’assentiment d’une majorité des membres du G20, et notamment de la Chine, de la Russie, de l’Inde ou du Brésil.

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