La Chronique Agora

« Sell America » : le monde se détourne du dollar

Les États-Unis doivent emprunter toujours plus, mais le reste du monde prête de moins en moins. Fonds de pension, marchés actions et banques centrales : les signaux de désengagement se multiplient, lentement mais sûrement. Le privilège du dollar, longtemps considéré comme intangible, commence à se fissurer.

« Malgré toute sa puissance militaire et économique, les États-Unis présentent une faiblesse majeure : ils dépendent des autres pour financer leurs dépenses, via d’importants déficits extérieurs. » — George Saravelos, Deutsche Bank

Tout ce tumulte… pour rien !

Pas de prise de contrôle militaire du Groenland. Pas de nouveaux droits de douane contre l’Europe. Le Groenland reste là où il était, tel qu’il était — un territoire où, grâce au traité de 1951, les États-Unis peuvent déjà construire des bases si nécessaire. Aucun avantage nouveau pour Washington.

Bloomberg rapporte :

« Rutte affirme que le projet de Trump concernant le Groenland n’impliquait aucune discussion sur la souveraineté. »

Mais c’était bien là l’objectif, n’est-ce pas ? Faire du bruit et de l’agitation pour le plaisir — pour présenter les États-Unis comme un partenaire belliqueux et peu fiable, et d’éloigner leurs alliés.

Les États-Unis sont accrochés à un animal mourant… ou peut-être à tout un troupeau. Un président qui aura 82 ans à la fin de son mandat (et qui est peut-être déjà en train de dérailler)… Une Constitution vieille de 239 ans… Et un dollar axé sur la spéculation âgé de 55 ans — soit déjà deux fois plus longtemps que la durée de vie habituelle d’un système monétaire fiduciaire.

Le mark papier allemand, par exemple, n’a duré que deux ans. Le pengő hongrois, un an. Le dollar zimbabwéen, trois ans — avec une inflation culminant à 230 millions de pour cent.

À chaque fois, le scénario est le même : les épargnants — en particulier les étrangers — commencent à douter de la monnaie comme réserve de valeur. Ils s’en débarrassent. Les prix explosent.

La monnaie devient inutile. Morte, déchue, hors-jeu.

L’astuce, pour les investisseurs et les épargnants, consiste à éviter la ruée. Les portes d’entrée du pays de la bulle sont grandes ouvertes. Mais la porte de sortie, à l’arrière, se referme dès que vous tentez de partir.

Or, il semble que les investisseurs avisés se dirigent déjà vers la sortie.

Reuters évoque le trade qui consiste à « vendre les États-Unis » (Sell America) :

« Quelques heures avant que le président Donald Trump ne prenne la parole à Davos, en Suisse, l’un des principaux fonds de pension suédois, Alecta, a réduit ses investissements en bons du Trésor américain.

‘Depuis le début de l’année 2025, nous avons réduit nos avoirs en obligations d’État américaines en plusieurs étapes, et ces réductions représentent désormais la majorité de nos positions’, a déclaré à Reuters Pablo Bernengo, directeur des investissements d’Alecta. »

Sur les marchés boursiers internationaux aussi, l’an dernier a marqué un retournement par rapport à une tendance vieille de 22 ans. Année après année, les actions américaines avaient surperformé.

Mais pas l’an dernier.

Les actions américaines ont progressé de 17 %. Les actions européennes ont fait deux fois mieux, à +36 %. Les marchés émergents ont presque suivi, à +34 %.

Et la tendance se poursuit. Depuis le début de l’année, les Sept Magnifiques américaines reculent de 4,6 %, tandis que les actions des marchés émergents progressent, elles aussi, de 4,6 %.

Aux États-Unis, Warren Buffett reste le champion incontesté de l’investissement dans les grandes entreprises américaines. Un dollar investi dans Berkshire Hathaway en 1964 vaut aujourd’hui plus de 60 000 dollars. « Ne pariez jamais contre l’Amérique », répétait-il.

Pourtant, au cours de l’année écoulée, il a eu de plus en plus de mal à trouver des actions américaines dignes d’être achetées. Les entreprises de « valeur » ne sont tout simplement plus là, expliquait-il.

De fait, il a vendu une grande partie de ses actions dans les industries américaines… et Berkshire s’est retrouvé avec la plus importante réserve de liquidités de son histoire : 382 milliards de dollars.

Autre caractéristique du mouvement « Sell America » : les actifs les plus effervescents — comme une coupe de champagne oubliée toute la nuit sur la table — perdent désormais leur pétillant.

Nvidia a perdu 17 % l’an dernier. MicroStrategy, 71 %. Fartcoin a vu son élan s’évaporer, avec une chute de 89 %. Seules Trump Coin et Melania Coin ont fait pire, avec des baisses respectives de 94 % et 99 %.

Mais c’est probablement la Chine qui illustre le mieux le phénomène « Sell America ».

Elle a commencé à se dédollariser dès 2013. Aujourd’hui, elle détient environ la moitié des actifs en dollars qu’elle possédait auparavant.

Barron’s rapporte :

« D’autres ont suivi le mouvement. Selon J.P. Morgan, la part de la dette du Trésor américain détenue par des investisseurs non américains est passée d’environ 50 % lors de la crise financière mondiale de 2008-2009 à environ 30 % aujourd’hui.

Un changement considérable, surtout si l’on rappelle que l’encours global de la dette du Trésor américain a augmenté de plus de 20 000 milliards de dollars depuis que la Chine a lancé sa stratégie de dédollarisation. »

C’est le piège que George Saravelos voit se refermer.

Et c’est ce que nous avions, bien avant l’heure, décrit dans notre livre aujourd’hui oublié, Empire of Debt. Nous y écrivions que la singularité de l’empire américain résidait dans le fait qu’il était financé par des emprunts contractés auprès de pays plus pauvres.

Aujourd’hui, les États-Unis doivent emprunter encore davantage pour financer l’explosion du budget de la guerre, les dividendes des guerriers, les dividendes tarifaires, l’ICE… sans parler de l’envoi à Davos d’une équipe entière d’imbéciles, qui semblent avoir fait beaucoup de bruit pour rien.

Mais tandis que les États-Unis ont besoin d’emprunter toujours plus, le reste du monde paraît de moins en moins disposé à prêter.

Partout sur la planète, des acteurs sérieux élaborent désormais leurs propres stratégies de dédollarisation.

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